Une zone qui ne rencontre pas encore le succès

Grand-Place de Lille : ça ne marchepas comme sur des roulettes

Publié dans l'édition Nord N. 8368 par

Depuis deux mois, la Grand-Place de Lille est
devenue une zone de rencontre où le piéton
a priorité absolue. Dans les faits, rien n’a
beaucoup changé pour le marcheur pris entre
autos, vélos et terrasses.

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En haut lieu, on en avait fait la panacée, souverain compromis entre la zone piétonne et la voie automobile, tout le monde devant se partager l’espace urbain dans un bonheur absolu et une entente parfaite.

Dans les faits, deux mois après sa mise en place, il faut constater que pour le piéton rien n’a vraiment changé sinon un peu plus de danger encore qu’auparavant. En effet, il n’est plus protégé par les feux et les passages matérialisés mais automobilistes et vélos profitent de la situation nouvelle pour ne plus s’arrêter du tout.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’une zone de rencontre ? Fixée par une nouvelle disposition du code de la route (décret. 2008

– 754 du 30 juillet 2008), c’est un espace où le piéton est entièrement prioritaire sur tous les autres véhicules… et par véhicule comprenez aussi les vélos ! Ces véhicules doivent rouler au pas, c’est à dire 20 km/h. Ils doivent aussi céder absolument et immédiatement le passage à tout piéton sur l’ensemble de la zone. Plus donc de feux rouges ou de passages matérialisés. Le piéton peut en théorie circuler partout où bon lui semble, traverser sans regarder à gauche et à droite, s’engager sans ralentir son pas, avec pour seule restriction de ne pas stationner sur la chaussée.

Une chaussée trop présente. En théorie seulement car, dans les faits, il n’en est rien. Il lui faut même redoubler de vigilance car nombre d’automobilistes n’ont rien compris à la nouvelle dispo-sition. Les gens de passage hésitent, les Lillois font comme avant ! A vrai dire, la signalisation, réduite au strict minimum réglementaire, est d’autant moins évidente que les zones de rencontre sont encore peu nombreuses en France. A Lille, elle n’est marquée que par un léger seuil à son entrée, qu’en voiture on ne perçoit pas et deux micros panneaux bleu et blanc, le minimum réglementaire. Qui plus est, dans un souci d’éviter que les automobilistes n’envahissent tout l’espace, s’aventurent dans les rues piétonnes et ne prennent la Grand-Place pour un parking, on a conservé la forêt de disgracieux potelets. Ce dispositif a un effet psychologique déplorable. Les automobilistes considèrent que la voie centrale continue de leur être réservée et la prennent pour un autodrome où le piéton est indésirable. Difficile en effet de comprendre visuellement que le piéton n’est plus un animal parqué et que l’espace est d’abord le sien, la voiture n’y étant plus que tolérée. On est loin du concept de “route nue” en vigueur aux Pays-Bas.

Danger vélo. Plus difficile encore à comprendre pour les cyclistes qui non seulement jouent de la sonnette à tout va pour ne pas s’arrêter et faire dégager les piétons au plus vite mais considèrent aussi que toute la place leur a été désormais dévolue. Prenant la zone de rencontre à rebrousse-poil, ils sillonnent l’espace piéton en tout sens, faisant fi des piétons. Il y a quand même maintenant un réel problème du comportement du cycliste à Lille, qui circule sur tous les trottoirs en pays conquis, ayant interprété le partage de la chaussée comme une dévolution pleine et entière à son endroit, avec priorité absolue sur tout le monde. Le piéton n’est plus en sûreté nulle part, les cyclistes ne lui cédant jamais le passage sur les trottoirs pourtant a priori exclusivement piétonniers. Il n’est plus rare d’être obligé de descendre sur la chaussée pour laisser passer un vélo sûr de lui et dominateur. Enfin, l’espace piéton semble s’être encore réduit avec la zone de rencontre. Les terrasses ont envahi le nouvel espace si bien que le piéton n’a finalement que le choix très restreint de traverser là où il traversait avant, c’est à dire pratiquement dans les anciens passages seuls restés libres comme des fossiles. Devant la Vieille-Bourse, la terrasse a enflé jusqu’aux potelets. Le monument lui-même, pourtant le fleuron de la ville et qui devrait être respecté comme une oeuvre d’art publique, un bien collectif, est en partie masqué par des parasols. Impossible de le photographier dans son intégrité. Et dire que Lille a gagné une troisième étoile au Michelin ! Attention à ne pas la perdre.

De grands pots de fleurs avec de graciles bouleaux censés apporter une touche de verdure encombrent maintenant encore un peu plus l’espace central. Il y a décidément encore beaucoup à faire pour que Lille ait une vraie culture de l’espace urbain… partagé.