L’entreprenariat au féminin : tordre le cou aux idées reçues

Le succès au féminin

Publié dans l'édition Nord N. 8486 par

Le salon Créer, qui s’est déroulé du 10 au 12 septembre derniers, a consacré cette année une belle part à l’entreprenariat au féminin. La conférence intitulée ”Femmes chefs d’entreprise, osez !”, parrainée par Aude de Thuin, femme d’action et de conviction, a été l’occasion de mettre en lumière des femmes qui, aujourd’hui, proclament leur réussite au sein d’une société souvent rongée par les préjugés. Leadership au féminin, gestion du temps, atouts, freins et difficultés pour entreprendre étaient à l’ordre du jour de ce rendez-vous pour le moins surprenant.

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D.R.

De gauche à droite : Aude de Thuin, Stéphanie Morvan (Joker), Stéphanie Chasserio (Skema Business School), Muriel Lapage (Lapage-Phlypo), Noëlle Paré (Omosteam Consulting), Anne-Cristel Scalabre (Par la collina), Monique Serrier (Serrier ambulances), Benjamin Dhier, animateur .

De l’ambition, de la force, de la ténacité : il en faut pour se lancer dans la création d’une entreprise. Mais lorsqu’on est une femme, pour espérer le succès, il faut être armée de patience, de volonté et de persuasion.Voici les termes qui ont été mis en exergue à travers les témoignages de six intervenantes créatrices d’entreprise et pour l’une d’entre elles chercheuse.
Aude de Thuin, invitée d’honneur et fondatrice du Women’s Forum for the Economy and Society, résume l’entreprenariat au féminin d’un mot : “Osez”. Dans son dernier ouvrage intitulé Femmes si vous osiez, le monde s’en porterait mieux publié chez Lattès, elle revient sur la promotion des femmes dans la société et la mise en valeur des talents. Féministe pragmatique, elle est convaincue qu’il faut prendre le risque d’entreprendre et d’écarter la crainte de l’échec. Malgré les évolutions apparentes au sein d’une société conservatrice, les hommes restent prépondérants dans ce domaine, les femmes étant trop souvent reléguées au second plan alors qu’elles ont tout autant les épaules pour assumer les responsabilités de chef d’entreprise. Ainsi, un malaise s’installe. Les convictions s’effacent tant par les préjugés relayés par les hommes que par certaines femmes qui nourrissent de sérieux doutes quant à leurs capacités d’entreprendre. “Les femmes ne représentent qu’un tiers des créateurs d’entreprise” scande Aude de Thuin. Et d’ajouter sur le ton de la plaisanterie : “Derrière un homme qui réussit, il y a toujours une femme, mais derrière une femme qui réussit, il y a souvent… une femme.” Derrière ces mots, se cache pourtant une vérité. Stéphanie Chasserio, enseignante- chercheuse de la Skema Business School, explique : “Nos études prouvent que les femmes ont un rôle déterminant dans la vie d’une entreprise familiale. Le support d’une conjointe contribue en général à la réussite de l’entreprise, et donc de la société, mais le processus n’est malheureusement pas inversé.” Triste constat appuyé par une seconde étude qui démontre que les entreprises tenues par des femmes ont un taux de croissance à deux chiffres, même si c’est laborieux pour elles de lever des fonds afin de continuer plus loin dans l’aventure.

Gérer vie de famille et création d’entreprise. Les femmes conviées à se confier lors de cette conférence très dynamique étaient d’accord sur un point fondamental : “A condition de le vouloir, d’y croire, on y arrive.” Chacune, par le biais de son expérience personnelle, a prouvé qu’à force d’auto-conviction, rien n’est impossible même lorsque les obstacles s’accumulent. Monique Serrier relate la création de son entreprise d’ambulances : “C’est important de croire à ce que l’on veut. Je me suis mariée jeune mais j’ai toujours désiré avoir mon ambulance. Je me suis trouvée face à l’incompréhension de mon mari. Il a fallu aussi convaincre le banquier. C’était il y a 40 ans !” Malgré le temps écoulé, les adversités n’ont pourtant pas toutes disparu. “C’est difficile encore aujourd’hui de prouver nos valeurs, mais en ce qui me concerne je ne regrette rien” conclut-elle. Dans son témoignage, Noëlle Paré, ancienne gérante d’une enseigne de jouets et aujourd’hui directrice financière d’un groupe belge, souligne une autre difficulté : celle d’avoir une vie de famille et de gérer en même temps une entreprise. “Il faut dépasser la culpabilité de ne pas être toujours là pour ses enfants. C’est primordial. J’ai moi-même souffert du regard des autres mais il faut que la femme redonne une place à l’homme dans la vie de famille. Il faut faire confiance.” A ces propos, Aude de Thuin a réagi : “Ce que vous dites est essentiel car en Allemagne, une femme qui travaille alors qu’elle a un enfant est traitée de corbeau. D’ailleurs, les postes à responsabilité ne sont presque jamais occupés par des femmes et elles en souffrent.”

Les potentiels féminins.Quand une intuition se renouvelle, c’est plus qu’une intuition, c’est sans doute un projet”, affirme Aude de Thuin, une entrepreneuse-née qui ne conçoit pas la vie sans action. La création au féminin doit alors s’exprimer tant par l’envie de créer que par les secteurs choisis. “Il faut regarder les métiers où les femmes ont un réel potentiel. Loin de moi l’idée de faire une différence entre tous les secteurs confondus, mais certains sont particulièrement liés à notre sensibilité. Ce n’est pas grave si on les privilégie, bien au contraire, l’important est de créer”, clame-t-elle. Par ailleurs, la douceur, l’écoute et le travail en équipe sont des avantages que les femmes savent mettre en avant pour pérenniser une création d’entreprise. Le témoignage de Stéphanie Morvan, initiatrice de l’entreprise d’aide à domicile Joker et lauréate de Nord entreprendre 2012, en est la preuve. Entreprendre est une vocation pour cette Bretonne au caractère bien trempé : “Mon but est de créer 500 emplois avant 2015. Pour l’instant, nous avons développé le concept à grande échelle dans la région. J’ai une ambition économique. Je veux une entreprise rentable et pérenne. Pour cela le dialogue et l’écoute sont essentiels.” L’entreprenariat au féminin n’est donc pas une tare mais trouve, bien au contraire, sa place dans la société. Aude de Thuin donne les statistiques : “Dans le monde entier, quand une entreprise compte plus de 30% de femmes, que la parité est de mise ou qu’une société est gérée par une femme, les résultats sont meilleurs de 30 à 40%.”Les chiffres ne mentent pas. Reste maintenant à convaincre, en continuant à énoncer ce message. Car, comme le disait Louis Pasteur, “il ne suffit pas de connaître la vérité, il faut encore la proclamer”…