Les Assises nationales de la biodiversité

Un message d’utopie devant une volonté urbaine

Publié dans l'édition Nord N. 8490 par

Les Assises nationales de la biodiversité se sont clôturées le 27 septembre au palais du Littoral à Grande-Synthe, devant un millier de personnes venues écouter le philosophe-paysan Pierre Rabhi. Durant ces deux jours, de nombreux ateliers se sont succédé : protection des sols, changement climatique, renaturation des friches industrielles, fragmentation des paysages… Le botaniste écologiste Jean-Marie Pelt a discouru sur le lien social et la biodiversité et le philosophe-paysan agro-écologiste Pierre Rabhi est venu dire ce qu’il avait “sur le coeur”. A travers cette manifestation, Grande-Synthe donne à voir un Nord- Pas-de-Calais ambitieux sur la question mais où aucune personnalité politique nationale n’a jugé bon de faire le déplacement…

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D.R.

Pierre Rabhi, philosophe-paysan à Grande- Synthe, le 28 septembre dernier.

Ouvrier, immigré à la double culture et religion, Pierre Rabhi, “52 kilos tout mouillé”, pieds nus dans ses sandales, est petit comme Gandhi. Un révolutionnaire pacifique prêchant la décroissance et la sobriété. Le monde idéal repose sur l’harmonie entre la nature et l’homme, un homme de passage qui appartient à la terre “et pas l’inverse”. Et d’évoquer un monde sans “camions qui transportent de la nourriture alors qu’on pourrait en produire sur place”, où les supertankers rouilleraient à quai avant d’être intégralement recyclés. Un monde qui est un peu celui dans lequel habite Pierre Rabhi, en sa montagne ardéchoise, “entre Aubenas et Alès, une terre où même les chiens s’assoient avant d’aboyer”. Mais Pierre Rabhi n’a rien du naïf contemplatif qui serait venu “en charriot à boeufs” même s’il aspire à un système qui ne serait plus basé sur la prédation des ressources mais à un monde à l’échelle humaine, sans industrie, sans grande distribution, sans OGM et où la ferme serait le schéma idéal. Les principes relèvent d’une logique proche de l’éden : l’homme n’est humain que dans son environnement naturel ; l’harmonie avec le milieu naturel est gage de cohérence et de perpétuation. L’action doit être concrète même si elle semble modeste, à l’image d’une anecdote du colibri, emblème de son mouvement. Un incendie détruit la forêt devant les yeux ébahis des animaux. Un colibri fait des allersretours le bec rempli d’eau ; étonnement des autres ; “je fais ma part” répond le colibri. Pour en arriver à cette posture, Pierre Rabhi a d’abord été exclu. Deux fois : de sa famille musulmane et de sa famille chrétienne. Seul à Paris, il devient ouvrier spécialisé : “On disait qu’on était ouvrier spécialisé par hypocrisie. On n’était spécialisé en rien.” Il se nourrit de philosophie et de littérature et s’aperçoit… qu’il ne sait rien faire. Retour à la terre, décisif car “poser un acte d’autonomie est un acte politique”.

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Un millier de personnes sont venues écouter Pierre Rabhi au palais du Littoral.

Du marchand à l’échange. Les promesses de la modernité le font douter de sa pertinence. L’homme esclave de ses nouveaux outils, surconsommation des antidépresseurs dans le monde occidental alors que la faim ravage les deux tiers de la planète : on ne doute plus de “l’impasse dans laquelle se trouve la modernité”. D’ou le retour “en avant”, la redomestication de l’homme par rapport à la nature. Le rôle de la société civile est crucial pour deux raisons : les politiques sont liés et le monde capitaliste élude ces idées. Alors, l’acte individuel devient l’arme absolue : réduisez votre rôle de consommateur, asséchez les grandes surfaces par votre absence…. Oui, mais quid de l’approvisionnement des villes ? Pierre Rabhi ne le dit pas mais les habitudes changent avec les modes de vie. Des jardins en bas d’immeubles voisins du palais du Littoral exemplifient l’idée du paysan. La notion du pur «marchand» perdra en influence pendant que la société de l’échange prendra le pas. L’entraide y aura alors toute sa place. Nouvelle anecdote, sans que le conteur ne se prenne au sérieux : “J’invitais un ami pour couper mon bois à l’époque où il n’y avait pas de tronçonneuse. En fin de journée, après le travail, j’avais le spectacle splendide du coucher de soleil sur l’Ardèche. Je n’osais troubler ce silence. Mon ami se demandait ce que je regardais, immobile. Je lui dis : regarde ! Et il me répond qu’il y a au moins dix stères…” : on peut rêver devant un paysage ou ne voir que ce qu’il représente.

La société civile en pointe. Pierre Rabhi s’en est forcément pris à la finance. “La finance est en train de confisquer à l’humanité le patrimoine légitime auquel nous avons tous droit. Nous sommes trop passifs devant cela.” Si Pierre Rabhi a abordé bien d’autres sujets, il n’a cependant pas oublié de donner un soupçon d’espoir aux auditeurs, saluant “les initiatives des âmes et des consciences qui cherchent une autre voie”. Pour lui, la solution viendra de la société civile (cf. son opus Eloge de la création de la société civile). La délégation de pouvoir accordée par les citoyens aux politiques ne suffit plus. Là est peut-être la

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De nombreux visiteurs se sont rendus aux Assises nationales de la biodiversité.

grande révolution des consciences. Donner (ou refuser) sa voix, sans confiance et exercer un contrôle à l’issue d’un scrutin. Le politique s’en trouve dévalorisé. Le citoyen se s’exonère pas pour autant et s’inscrit alors dans la parabole du colibri. Le public est conquis et l’ovation, générale. Chacun repart chez soi avec un bout de rêve. Et s’en retournera aux labeur le lendemain…