Nouvelle compétition sur le transmanche

Eurotunnel veut bousculer le jeu

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 8517 par
CAPresse 2013

Jacques Gounon, PDG de Groupe Eurotunnel.

Groupe Eurotunnel a déposé son dossier de réponse à l’appel d’offres du Conseil régional quant à la gestion des ports de Calais et de Boulogne-sur-Mer. Aujourd’hui pilotées par la nouvelle CCI Côte d’Opale également candidate, les infrastructures connaissent de nombreux investissements, notamment à Calais qui doit voir son bassin doubler. Aperçu des enjeux et de l’ambition du transporteur franco-britannique Gestionnaire jusqu’en 2086 du tunnel sous la Manche, l’opérateur Eurotunnel est aussi un habile aménageur de zones d’activité (avec, à la fin du mois, la réponse à sa demande de concession pour le projet de golf de Sangatte-Blériot), un transporteur ferroviaire, un expert en termes d’infrastructures, un formateur dans ses métiers, et financeur généreux de Calais promotion, l’agence de développement économique du territoire. Son implication territoriale s’est en effet accrue ces dernières années : en 2010, il entre dans la nouvelle assemblée consulaire Côte d’Opale et pèse dans l’élection, très disputée, de son président (Jean-Marc Puissesseau qui présidait Calais et Dominique Naels qui chapeautait Dunkerque). Il y a 18 mois, il a établi des contacts avec les syndicalistes CFDT SeaFrance pour conclure avec eux un partenariat en cas de reprise de la compagnie maritime par les salariés réunis en Scop. L’été dernier, Eurotunnel faisait l’acquisition de trois navires de l’ancienne filiale de la SNCF, loués dans la foulée à la nouvelle compagnie formée pour succéder à SeaFrance. La flotte sur le transmanche fait désormais tourner entre 9 et 11 navires. De son côté, le fer attire la moitié du fret total et près de 60% des passagers. Concurrents quoique complémentaires, le ferry et le train ont élargi le trafic. Une guerre des prix qui n’effraie pas le client. Aujourd’hui une chose change : Eurotunnel est officiellement candidat à la gestion des ports de Calais et de Boulogne-sur-Mer. 

Un périmètre d’affaire de 100 millions d’euros. Vingt ans après le départ du premier train sous la Manche, Eurotunnel se jette désormais à l’eau et affirme sa présence un peu plus d’un an après la liquidation de SeaFrance. Et le groupe ne craint pas le double challenge : certes, la délégation de service public concerne la gestion des équipements, mais elle contraint aussi le futur lauréat à inscrire le projet Calais port 2015 dans la réalité. Porté par la CCI de Calais d’abord, puis par la nouvelle CCI Côte d’Opale, le projet doit mobiliser autour de 500 millions d’euros. Autre contrainte, le programme d’investissement oblige à prendre en compte Boulogne-sur-Mer, parent pauvre du transmanche. Bien sûr, Eurotunnel n’est pas vraiment novice : sa filiale Europorte développe depuis deux ans avec succès son activité de gestion, maintenance et exploitation d’interconnexions entre les installations portuaires et le réseau ferré national : à Strasbourg, à Bordeaux, à Rouen, à Paris et surtout à Dunkerque. Le périmètre d’affaire pourrait dépasser 100 millions d’euros (pour les deux ports), avec 10 millions de passagers et 1,5 million de camions ainsi que 39 millions de tonnes de fret à Calais. Pour Eurotunnel, s’imposer sonnerait comme une victoire éclatante. Pour la CCI Côte d’Opale, perdre les ports réduirait la Chambre à la portion congrue, les 800 salariés des ports passant chez le nouveau gestionnaire, et ce, pour un demi-siècle de concession.

 

CAPresse 2013

La réalisation du projet Calais Port 2015 fait partie de l’appel d’offre à la gestion des ports régionaux de la Côte.

Deux légitimités. Pour l’emporter, les candidats devront coller aux critères d’attribution suivants : «qualité du projet de développement économique et social des ports (pour un quart de la note finale), qualité de l’offre en termes d’exploitation et de travaux, y compris la réalisation du projet Calais port 2015 (pour 35% de la note), qualité de la politique environnementale et de développement durable par le cadre et l’appropriation des attentes formulées à ce titre par la Région dans le dossier de consultation (pour 20% de la note), et niveau des engagements financiers et garanties juridiques et financières apportés par le candidat (pour 20% de la note)». Eurotunnel peut afficher une excellente trésorerie (plus de 250 millions d’euros fin 2011). La CCI Côte d’Opale connaît les ports depuis longtemps et peut très légitimement revendiquer la paternité du projet Calais port 2015. L’entraînement territorial est à mettre au crédit des consulaires. De son côté, Eurotunnel ne manque pas d’irriguer financièrement Calais promotion et de faire acte de présence dans toutes les manifestations importantes. Même si le lauréat devra conserver l’ensemble des personnels, le dimensionnement final du nouveau port de Calais (nombre de passerelles entre autres) pourrait être différent. Dans l’enquête publique relative au projet Calais port 2015, Eurotunnel avait émis des réserves sur les prévisions de croissance maritime avancées par la CCI. Cette dernière parie d’autant plus sur son projet de territoire qui veut faire la part belle à «l’intelligence des flux». De ce côté aussi, Eurotunnel peut faire preuve d’expertise en voulant allier le fer, la mer et l’aménagement territorial. Daniel Percheron a toutefois ménagé une porte de sortie pour les deux candidats : on lit dans l’appel d’offres que, «par exception et sous réserve de l’approbation préalable de la Région, une modification du groupement avant l’attribution du marché pourra être admise». Pour savoir si les deux candidats peuvent faire route commune, il faudra peut-être attendre que le délai de maintien d’offre s’approche de son échéance fixée à 240 jours après la clôture des dépôts, soit la rentrée prochaine. Si le Conseil régional n’en décide pas autrement ou si des concurrents ne trouvent pas une parade judiciaire qui interdirait à Eurotunnel de gérer un équipement tout en soutenant une compagnie maritime, MyFerryLink en l’occurrence.

 

 

 

CAPresse 2013

Des dizaines de millions de tonnes de fret sont en jeu dans la future délégation de service public relative à la gestion des ports.