CONSOMMATION

Le commerce équitable essaie de sortir de sa niche

Publié dans l'édition Nord N. 8552 par

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Le commerce équitable, tout le monde trouve cela très bien, mais peu de consommateurs s’y adonnent : le secteur représentait 408 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2012, en France. “Derrière ce chiffre, on a environ 7,7 millions de foyers de consommateurs”, précise Emmanuelle Cheilan, responsable communication d’Ethiquable, une coopérative du secteur du commerce équitable, dressant un état des lieux. C’était le 29 avril, lors d’une table ronde sur les “Contributions du commerce équitable à la société française et aux pays du Sud”, à l’occasion du lancement de la Quinzaine du commerce équitable, qui se déroule jusqu’au 19 mai. En moyenne, les Français dépensent moins de 7 euros par personne et par an dans ce secteur, quand les Anglais y consacrent 34 euros, et les Suisses, 41. Les produits alimentaires représentent 84% de ces achats. Le reste est constitué de produits artisanaux, textile (11%) et tourisme.
Depuis le début des années 2000, la grande distribution s’est engagée à distribuer les produits du commerce équitable : aujourd’hui, 42% des achats de ce type passent par là. “Mais les secteurs qui tirent la croissance sont les magasins bio, les collectivités territoriales et les achats publics”, tempère Emmanuelle Cheilan. Exemple : des collectivités locales passent par le commerce équitable, pour atteindre l’objectif du Grenelle de 20% de produits bio à la cantine. Des conseils généraux se sont engagés pour sensibiliser leur territoire au commerce équitable. En termes d’emplois, ce type d’activité représente pour l’instant une goutte d’eau en France : 266 entreprises engagées directement, pour quelque 12 000 emplois. “Géographiquement, la répartition est homogène sur le territoire français, même s’il y a un bastion sur la façade ouest, dans les régions nantaise et lyonnaise”, décrit Emmanuelle Cheilan.

La révolution vertueuse – et profitable – des entreprises. Si l’impact en nombre d’emplois est pour l’instant fort modeste, certaines entreprises françaises tirent déjà profit de la pratique du commerce équitable. C’est le cas de TDV industries. Basée à Laval, la société produit des tissus destinés à réaliser des vêtements de travail. Dans les années 2000, l’entreprise décide de se fournir en coton équitable. A l’origine de ce changement de cap, c’est aussi le hasard des rencontres, entre Christophe Lambert, PDG de TDV industries, qui souhaite se différencier de ses concurrents, et le responsable de la filière coton chez Max Havelaar, acteur historique du commerce équitable, qui décerne des labels. Pour Christophe Lambert, les questions écologiques, économiques et équitables sont indissociables. Au final, “le modèle global permet de s’ancrer dans la durée et les gens de l’entreprise en sont assez fiers… Cela a aussi ouvert des nouveaux marchés, comme le linge de maison. Après, on a mis en place un Agenda 21(…). Cette démarche nous amène de la performance économique, car on va vers de l’économie d’énergie, la valorisation énergétique”, note le PDG de TDV industries dont la liste des clients va des conseils régionaux de Bretagne et d’Aquitaine, en passant par Bouygues ou Sodexho. Même son de cloche chez les cafés Malongo. Aujourd’hui, sur les 8 000 tonnes de café qu’achète l’entreprise chaque année, la moitié sont “bio et équitables”, précise Jean-Pierre Blanc, directeur général de l’entreprise. Mais, pour lui, “le commerce équitable est simplement l’une des étapes d’un développement qui doit aller vers d’autres types d’économies”. Ainsi, toute la production de la société a été remise en cause. Sa machine à faire le café était produite en Chine. Quatre ans et 37 brevets plus tard, elle est réalisée en France, et le caractère recyclable de chacun de ses composants a été intégré dans sa conception. “On reste dans la modernité, mais avec une conception économique différente”, analyse Jean-Pierre Blanc.

Renversement de rapports de force au Sud. Cette conception économique a des effets positifs dans le Sud, et notamment pour la population des jeunes ruraux. Car, pour Jean-Pierre Blanc, le commerce équitable “permet un accès à la formation et aussi, sur beaucoup de terres, la création d’emplois, avec des services d’accès à de l’outillage, à de l’engrais organique. Ce sont des activités qui ont été créées et qui ont donné des travaux à des femmes et des jeunes”. Autre effet, celui-ci environnemental : “le commerce équitable entraîne les paysans dans un cercle vertueux de production agro-écologique, car les entreprises qui importent veulent de la qualité. Il y a des primes qui incitent à ce type de production”, analyse Jean-Pierre Blanc. Marie-Paule Jammet, coprésidente de la fédération Artisans du monde, mouvement social en faveur de modes de production et de consommation durable, souligne l’ampleur que peuvent prendre certaines organisations. C’est le cas d’une association d’artisans au Népal, créée en 1984 par une femme. “Au départ, quelques dizaines de personnes y travaillaient. Aujourd’hui, ils sont plusieurs centaines. Ils vendent dans le cadre du commerce équitable, mais pas seulement avec Artisans du monde. Ils se développent aussi sur le marché local”, raconte Marie-Paule Jammet. Au Laos, des producteurs de fruits et de riz “ont investi pour pouvoir transformer ces produits et avoir une valeur ajoutée de plus. Cela crée de l’emploi au-delà de la production”, ajoute-t-elle. Frédéric Apollin, directeur d’Agronomes et Vétérinaires sans frontières, lui, parle “d’effet d’entraînement”. Le commerce équitable a tout d’abord un impact sur le revenu des familles. “Au Pérou, des petits producteurs de bananes ont vu leur revenu augmenter de 30 à 60%. Ils l’ont réinvesti dans l’éducation des enfants, dans l’habitat et dans la culture vivrière”, témoigne-t-il. Autre impact, moins connu mais tout aussi important : “les organisations du commerce équitable ont souvent contribué à modifier les règles”, explique Frédéric Apollin. Ainsi, les producteurs de cacao d’Haïti, qui vendaient leur produit brut à un importateur, se sont organisés pour réaliser la fermentation sur place dans le cadre du commerce équitable. Ils se sont ainsi libérés des prix à ras de plancher que leur imposait l’importateur.