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Les entrepreneurs peuvent-ils changer le monde ?

Publié dans l'édition Nord N. 8602 par

Dalma Berkovics est hongroise, Guilhem Chéron français, Murillo Ferraz brésilien. Ils ont entre 25 et 35 ans et témoignent de leur projet devenu entreprise ou, pour Dalma, piste de création de réseau d’entreprises dans son pays. Ce qui les unit c’est l’envie de créer des dynamiques sociétales en développement durable bien entendu, et dans des domaines assez classiques comme la production et la distribution de produits alimentaires.

Des parcours atypiques. Dalma, qui parle un français impeccable, revient du Chili où pendant sept ans elle a vécu dans la communauté We Share qui, via le tour de l’Amérique latine, fait se rencontrer des entrepreneurs et observe des spécificités collaboratives. De là est née en 2010 une «Collaborative Conception», un réseau, une tendance écoglobale. Un site internet a été créé, qui propose des informations, des articles du monde entier, des offres d’emploi. En 2013, plus de 30 membres ont monté en en Europe de l’Est des projets, des initiatives locales. Le réseau rencontre et conseille des start up et surtout des villes : chiffres, marchés, innovations, tendances, comment réguler tout ça. En Hongrie, plus de 60 projets pour 10 millions d’habitants : c’est peu ; les start-up ont du mal à proliférer car l’économie reste dans les mains de la société civile,  il n’y a donc pas de modèle viable du business model… pour l’instant.

Murilo Ferraz a créé Treebos au Brésil. A la frontière entre la Guyane française et le Brésil, un cultivateur pauvre lui dit que tout son riz est mangé en Chine et que pour produire il faut abattre des arbres, beaucoup d’arbres… Murilo va avancer en tâtonnant, à petits pas : comment créer des marchés micro-locaux au Brésil de façon à ce que les paysans en vivent avec des revenus décents? Il ne songe pas du tout à devenir entrepreneur, il devient même gynécologue. Mais un prototype se fait jour : des groupes d’amis peuvent planter des arbres où ils veulent ; ils envoient à Murillo une photo par mois de leur arbre via Internet ; des réseaux sociaux se créent. A la Conférence Rio+20, le projet séduit. Le Carioca plante un arbre et reçoit de l’aide d’amis venus du monde entier pour en planter plus : 1 000 arbres sont plantés ainsi que des végétaux, et on crée dans la Baie un bassin de pisciculture. Des fruits sont récoltés et vendus sur place, des bénévoles deviennent salariés, des entreprises sortent de terre. Bref, le projet brésilien Treebos naît et Murilo, étonné, se retrouve entrepreneur. Le Brésil découvre le développement durable, les réseaux sociaux verts et le rôle moteur d’Internet dans l’économie participative (www.treebos.com)…

Guihem Chéron a créé «La Ruche qui dit oui» en 2011. «J’ai voulu un outil fulgurant !» sourit-il. Les petits producteurs découvrent alors Internet sur lequel les consommateurs du voisinage passent leurs commandes de denrées alimentaires locales, bio ou pas. Son «hystérie de créativité» fait suite à un passé qui ne lui convenait pas : une école de création industrielle, du design dans le plastique. Or, le plastique il n’aime pas. «Je me suis alors tourné vers quelque chose qui se mangeait, la nourriture !» Aujourd’hui, «La Ruche qui dit oui» peut toucher 900 000 agriculteurs, des jeunes qui ne veulent pas faire comme leurs pères.

 

 

Quid du changement d’échelle ?

Comment devenir une entreprise, une vraie, qui embauche, dégage des profits pour réinvestir, etc ?

Guilhem Chéron, lui, y est déjà. «Au départ je n’avais rien. Il fallait 100 000€, des investisseurs sont venus sur la plate-forme et on a démarré. On est 300 ruches en 2013, il s’en crée jusqu’à 30 par mois partout. J’ai 10 demandes quotidiennes d’installation de ruches, 1 000 inscriptions d’acheteurs et 20 producteurs par jour.» L’agriculteur a donc des revenus complémentaires en écoulant des petites productions annexes. Les salariés qui font fonctionner le réseau national touchent 7,9% du CA global.

Mais où est l’ennemi du développement ? «L’agriculture elle-même, qui fonctionne en solides coopératives qui garantissent à l’agriculteur ses revenus et l’écoulement de ses grosses productions, mais s’occupent peu des fonctions sociales. Ma ruche crée des réseaux mais, pour se développer vraiment, il faut que l’autre agriculture change. C’est à Bruxelles que ça doit bouger, ça traîne trop. Pourquoi ne pas inventer un droit à l’expérimentation ? Nous sommes atypiques nous, 30% des ruches sont créées par des associations, ça donne à réfléchir sur un autre modèle, non ? Pourquoi pas un service civil pour la terre ? Un emploi est créé grâce à nous sur 2 hectares seulement pour un marché d’un rayon de 25 km…»

 

Murillo Ferraz, lui, est plus circonspect. «Pour changer d’échelle, il faut réunir plusieurs éléments. J’ai eu un grand succès dans la Silicon Valley quand j’ai exposé mes thèses. Ils ont validé mes choix. Dès  lors j’ai compris que j’étais un vrai entrepreneur à temps plein. Cela simplifie les choses d’avoir enfin une identité. En livrant mes fruits moi-même j’ai compris que les gens voulaient autre chose que des fruits : un contact avec les autres acheteurs, connaître leurs réseaux. On a donc élargi notre clientèle comme ça. On est plus de 200, ça bouge beaucoup chaque jour. Mais on ne produit pas assez pour répondre à la demande qu’on a suscitée. Voilà un moteur de développement : les réseaux sociaux verts.»

Il faut grandir ! Malgré le très grand pouvoir d’Internet au Brésil, 70% des aliments vendus par Treebos viennent de toutes petites exploitations pour satisfaire, par exemple dans l’Etat de Rio, 3 millions de familles. Or, 30 000 fermes de cet Etat ne gagnent pas assez de réals (la monnaie brésilienne), seulement 10% du prix final va dans la poche du petit cultivateur. Internet permet néanmoins d’établir une chaîne, d’obtenir un juste prix et donc de faire grandir l’entreprise sans renier le développement durable. «L’échelle dépend de beaucoup de paramètres. Au Brésil, on a très peur de l’échec, personne ne vous aide. Il faut convaincre et prouver à chaque investisseur que le modèle est viable. Des villes et des ONG nous ont rejoints finalement. Oui, l’entrepreneur peut changer le monde, mais c’est la volonté de tout le monde, pas seulement la sienne !»  

 

D.R.

De gauche à droite, Dalma Berkovics et Guilhem Chéron.