Consommation

Le casse-tête de la consommation écolo

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 8623 par

La machine à laver qui déclare forfait juste après l’échéance de la garantie… Chaque consommateur fait l’expérience de l’obsolescence dite “programmée”. Pas évident, aujourd’hui, d’opter pour le produit le plus écologique, expliquent les experts lors d’une conférence au musée des Arts et Métiers. Mais de nouvelles pratiques de consommation se développent.

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La hache de bronze a rendu obsolète la hache de pierre”, rappelle Serge Latouche, professeur d’économie à l’université de Paris XI-Orsay et figure intellectuelle du mouvement de la décroissance. C’était le 19 décembre 2013, au musée des Arts et Métiers à Paris, au cours d’une conférence consacrée à “L’obsolescence programmée”. Celle-ci ne consiste pas seulement à rendre un nouveau produit plus désirable que le précédent par une amélioration technologique. Il existe aussi l’“obsolescence symbolique”, ajoute Serge Latouche. Ici aussi, “ce phénomène, celui de la mode, existe depuis longtemps, mais il s’accélère avec la production de masse”, commente l’économiste. Autre variante, “l’obsolescence programmée au sens strict du terme consisterait à introduire dans l’objet un élément de défaillance technique, qui va obliger à renouveler l’achat”, explique-t-il. C’est ainsi qu’en 1924, les fabricants d’ampoules se sont concertés pour réduire la durée de vie des ampoules électriques de 2 000 à 1 000 heures, accélérant ainsi le rythme des achats des consommateurs. Cette pratique constitue une “tentation permanente, une tendance qui est inscrite dans les gènes du système. (…) Il faut inciter les consommateurs à consommer”, décrypte Serge Latouche.
Sous une forme plus subtile, figure la stratégie d’Apple : sur l’un de ses produits, il était impossible de dissocier la batterie (durée de vie : 18 mois) du reste de l’appareil. Pis, certains vont jusqu’à parler d’obsolescence “verte”, ou “écologique”. “L’argument écolo pousse à vendre des produits nouveaux comme plus propres, alors qu’il aurait mieux valu garder le produit qu’on avait”, commente Cédric Gossart, maître de conférences à Télécom Ecole de management. C’est notamment le cas des ordinateurs. Suivant des critères écologiques, “il vaut mieux les garder le plus longtemps possible”, préconise Cédric Gossart. Déchets technologiques et réalités “contre-intuitives”. Aujourd’hui, les produits liés aux technologies de l’information posent un problème crucial. Les déchets électroniques sont ceux qui connaissent le plus fort taux de croissance, et sont pour partie exportés vers des pays en développement. Par ailleurs, un tiers seulement des déchets électroniques fait l’objet de recyclage. Et certaines ressources naturelles pourraient bientôt venir à manquer. “Les téléphones portables contiennent des terres rares en voie d’épuisement”, alerte Cédric Gossart. Pour autant, il n’est pas facile pour le consommateur de choisir le produit le plus écologiquement vertueux. En effet, la mesure de l’impact écologique des produits est complexe à évaluer. Du journal sous format papier ou numérique, lequel est le plus polluant ? “Il n’existe pas de réponse tranchée”, avance Cédric Gossart. Trop de critères rentrent en compte pour pouvoir réellement donner un avis définitif, estime le chercheur. Dans d’autres domaines aussi, la comparaison entre l’impact environnemental de différents produits peut se révéler surprenante. Pascale Hébel, directrice du département consommation au Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), évoque des “réalités contre-intuitives”. Exemple, l’agneau transporté en cargo depuis la Nouvelle-Zélande, où l’élevage est extensif, présente un coût carbone inférieur à celui de l’agneau élevé dans le sud de la France et transporté par camion. Autre illustration, hors saison la tomate qui arrive à Rungis depuis le Maroc sera moins nocive pour l’environnement que celle cultivée sous serre dans le sud de la France. “Aujourd’hui, on veut consommer français, local, pour préserver l’emploi et par une monté de la norme sociale et environnementale, selon laquelle ce qui est produit chez soi est moins polluant. (…) Il y a eu une prise de conscience collective”, poursuit Pascale Hébel. Ainsi, note-t-elle, depuis 2008 la vente de produits frais hors saison à Noël a très fortement diminué.
Autre tendance repérée par le Credoc, le développement d’une nouvelle façon de consommer, qui ne passe plus par la possession de l’objet mais par l’usage, comme le covoiturage. Un mouvement particulièrement net chez les jeunes générations. “Les consommateurs sont plus éduqués, et Internet, même si c’est très coûteux d’un point de vue environnemental, leur permet (…) d’aller vers un modèle plus positif”, commente Pascale Hébel pour qui, “au global, un mouvement bénéfique se met en place”. Le chemin à parcourir reste long : pour l’instant, en moyenne, les Français changent de téléphone portable tous les 20 mois…