Devise internet

Le « bitcoin » : faut-il y voir la monnaie de demain ?

Publié dans l'édition Nord N. 8636 par

Le cours de la crypto-monnaie virtuelle créée en 2008 a atteint des sommets fin 2013, s’échangeant contre plus de 900€. Jean-Paul Delahaye, mathématicien spécialiste de systèmes complexes et chercheur au Laboratoire d’informatique fondamentale de Lille (université Lille 1), en explique le fonctionnement.

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En janvier dernier, un automate convertissant des euros en bitcoins a été installé à Zurich en Suisse. C’est la quatrième machine de ce type en Europe. Certains commerces physiques ou en ligne, même s’ils restent encore très peu nombreux, acceptent le paiement en bitcoins. La crypto-monnaie, qui ne circulait que sur Internet, semble sortir progressivement de sa virtualité. Casse-tête pour les autorités qui y voient un phénomène sulfureux, la devise internet a beau n’être qu’une crypto-monnaie virtuelle et immatérielle, elle ne comporte pas moins certaines caractéristiques d’une monnaie réelle. Mais le mystère continue de planer sur l’origine de cette monnaie qui exerce une certaine fascination chez les geeks.

Le bitcoin a vu le jour en 2008. Il est systématiquement associé à un développeur japonais dont personne ne connaît le visage : Satoshi Nakamoto. Ce qui ouvre la porte à toutes les spéculations. Certains pensent que Satoshi Nakamoto n’est autre que Nick Szabo, professeur à l’université de Washington. «Le texte qui décrit le protocole cryptographique du bitcoin et qui est paru en 2008 a été forcément écrit par un grand spécialiste de la cryptographie et un expert de la monnaie. Nick Szabo a cette double compétence. Pour cette raison et quelques autres, on pense que c’est lui. Mais lui-même n’en a jamais revendiqué la paternité», indique Jean-Paul Delahaye, auteur de plusieurs écrits sur la monnaie anonyme. D’autres pensent que c’est l’œuvre d’une équipe de programmeurs.

 Extrême volatilité. Comme une monnaie ordinaire, le bitcoin possède son cours. Caractéristique de ce cours : son extrême volatilité. «C’est une monnaie essentiellement spéculative.» Début novembre 2013, le bitcoin valait une centaine d’euros. Seulement, une trentaine de jours plus tard, le cours a atteint le pic de plus de 900€. D’aucuns ont parlé de bulle. Mais cette dernière n’a pas éclaté comme l’espéraient peut-être les détracteurs de cette monnaie puisque, fin janvier dernier, le bitcoin valait encore environ 690€. «A l’origine elle valait à peine quelques centimes d’euros puisque personne ne s’y intéressait», fait savoir Jean-Paul Delahaye. Cette montée du cours a déjà enrichi quelques-uns. Un jeune Norvégien qui travaillait sur une thèse de cryptologie avait acheté pour 25 euros quelque 5 000 bitcoins en 2009. La monnaie numérique ne valait alors pratiquement rien. En 2013, il a pu les échanger contre plus de 600 000€ en espèces sonnantes et trébuchantes et a pu ainsi s’acheter un appartement.

Si le bitcoin remplit les fonctions d’intermédiaire des échanges, d’unité de compte et de réserve de valeur, son émission diffère de celle des monnaies ordinaires. «Les bitcoins sont émis par un protocole fixé une fois pour toute, explique Jean-Paul Delahaye. Le protocole cryptographique repose sur un réseau pair à pair. Il y aura au total 21 millions de bitcoins. Ils sont émis à un rythme régulier de 25 bitcoins toutes les dix minutes. Et ces 25 bitcoins servent à rémunérer ceux qui contribuent à la surveillance du système par une opération qu’on appelle le ‘minage’. Tous les quatre ans, la quantité émise est divisée par deux. Les 21 millions de bitcoins prévus par le protocole seront totalement émis en l’année 2160. A ce jour, on estime que la moitié des bitcoins a été émise.» Le système monétaire bitcoin ne nécessite donc aucune autorité de contrôle. Une monnaie décentralisée, non régulée, qu’aucune autorité monétaire ou politique sérieuse actuelle ne soutient. Dans un article paru dans le New York Times en décembre dernier, le Nobel d’économie Paul Krugman avait comparé le bitcoin au diable. En effet, la monnaie numérique est soupçonnée de servir dans des transactions illégales, en particulier sur le « web noir », repaire en ligne de toutes sortes d’activités obscures. Un homme impliqué dans un trafic de drogue contre les bitcoins a été interpellé aux Etats-Unis en octobre dernier.

Les transactions commerciales (paiement par carte) avec les monnaies ordinaires se traduisent par des coûts supportés par les vendeurs et qui représentent un pourcentage du prix. Or, les transactions en bitcoins ne coûtent rien. C’est l’un de ses principaux attraits. Faut-il y voir la monnaie de demain ? «Il faut pour cela que la volatilité du bitcoin s’atténue. Or, comme c’est une monnaie qui n’est pas régulée, certains pensent que son cours ne sera jamais stable.» Pour la Banque de France, c’est la limitation de la quantité maximale de bitcoins pouvant être créée qui confère à la devise internet son caractère «hautement spéculatif». Pour qui est tenté par cette crypto-monnaie, un conseil est souvent donné : n’investir dans le bitcoin que ce que l’on pense pouvoir perdre. 

D.R.