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France- Allemagne, deux modèles économiques qui s’opposent

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9521 par

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A partir d’un taux de change unique, la France et l’Allemagne ont dès lors vu, depuis dix ans, leur trajectoire diverger nettement en ce qui concerne les finances publiques, les comptes extérieurs et le marché du travail.

A partir d’un taux de change unique, la France et l’Allemagne ont dès lors vu, depuis dix ans, leur trajectoire diverger nettement en ce qui concerne les finances publiques, les comptes extérieurs et le marché du travail.

Depuis l’introduction de l’euro, il existe pour l’ensemble des pays membres de l’UE une seule et même politique monétaire gérée de façon indépendante par la Banque Centrale Européenne. Cet abandon de souveraineté monétaire a rendu difficile sinon impossible la mise en place d’un policymix cohérent (politique budgétaire et politique monétaire) pour l’ensemble des Etats membres, cohérence qui tient compte notamment de la structure du système productif. A partir d’un taux de change unique, la France et l’Allemagne ont dès lors vu, depuis dix ans, leur trajectoire diverger nettement en ce qui concerne les finances publiques, les comptes extérieurs et le marché du travail, tendance qui s’est renforcée sous l’effet de chocs asymétriques (crise économique et financière de 2008). Néanmoins, les deux voisins peuvent aussi partager des défis communs notamment en matière d’éducation, tels les problèmes de décrochage scolaire et l’efficacité de la formation initiale. C’est le constat que dresse France Stratégie, organe de réflexion rattaché au Premier ministre, dans une étude comparée des performances économiques des deux pays. 1

Un euro favorable, des réformes d’ampleur et une industrie compétitive

Bénéficiant d’une politique monétaire commune, les deux pays ont opté pour des stratégies de politique économique différentes. L’Allemagne qui a entamé, dès 2003, des réformes sociales et fiscales (lois Hartz : du marché du travail et des assurances sociales ; niveau de taxation plus bas sur le travail comme sur le capital), issues de l’Agenda 2010 menées par Gerhard Schröder, a contribué à flexibiliser son marché du travail et restaurer la compétitivité de son industrie. Avec une démographie déclinante, notre voisin allemand a pu aisément mettre en œuvre cette politique de dévaluation interne. Dès lors, on observe que la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi total est de sept points plus élevée en Allemagne qu’en France, soit 17,5 % contre 10,5 %, relève l’étude. Le Mittelstand allemand, l’entreprise de taille intermédiaire (ETI), reste la force majeure de son industrie avec un investissement massif en R&D. L’effort global de R&D, en Allemagne, a augmenté de façon presque continuelle depuis 1994, pour atteindre 3% du PIB en 2012 (Eurostat), alors qu’il a, dans l’ensemble, stagné, en France, au cours des deux dernières décennies.

De plus, l’industrie allemande a su profiter de l’euro fort en sous-traitant une partie de son unité de production au sein des PECO (Pays d’Europe centrale et orientale) et importer à moindre coût les consommations intermédiaires. Avec une production industrielle haut de gamme (industrie de l’automobile, par exemple), l’euro fort a peu d’incidence sur le niveau d’exportations des produits allemands hors zone euro. Enfin, la stratégie commerciale allemande a aussi bénéficié, initialement, du dynamisme de la demande intérieure intrazone euro (Italie, Espagne, France, Grèce..). Un taux de change favorable, accompagné de réformes internes de grande ampleur, ont permis aux entreprises allemandes de nettement renforcer leur rentabilité pendant les années 2000, en particulier dans l’industrie et la construction. Celles-ci affichent en moyenne, un taux de marge de 40 %, contre moins de 30 % en France, explique France Stratégie.1 Ces performances se retrouvent également en termes d’ouverture au commerce international. Depuis l’introduction de l’euro, on constate une nette hausse des exportations allemandes et, dans une moindre mesure, de ses importations. Conséquence, notre voisin affiche aujourd’hui, et depuis maintenant quelques années, une balance commerciale excédentaire. En novembre 2014, l’Allemagne enregistre un excédent de 17,7 milliards d’euros contre un déficit commercial de 3,2 Mds pour la France.

Soutenir la demande intérieure, une priorité qui pourrait se généraliser …

D’autres indicateurs divergent et sont défavorables à la France, tels que le taux de chômage, beaucoup plus élevé, soit 10,5 % contre 4,9 %, en octobre 2014, selon Eurostat, des dépenses publiques plus lourdes (55 % du PIB contre 44,3 %) ou encore une dette publique plus importante (95,2 % du PIB contre 75,4 %), relève France Stratégie. Ces résultats peuvent facilement s’expliquer par les choix stratégiques de politique économique entrepris par la France. En effet, notre pays contraint par le carcan monétaire de l’euro, disposant d’une demande intérieure dynamique et bénéficiant de la vitalité de sa démographie (taux de fécondité à 2 contre 1,4 pour l’Allemagne1), ne peut booster son économie qu’à travers la conservation d’un niveau acceptable de déficits publics, permettant de financer des investissements publics utiles (3,14 % du PIB en investissements publics contre 1,5 % en Allemagne). Depuis la crise, on note que la qualité perçue des infrastructures a décru légèrement plus en Allemagne. La croissance française est aussi le fait de politiques de soutien à la demande intérieure, moteur du dynamisme économique. Le soutien jusqu’au-boutiste de ce support engendre de facto la création d’un déséquilibre profond et continu de notre commerce extérieur. La seule façon de réduire nos déséquilibres extérieurs serait de recouvrer un policy-mix cohérent et adapté à nos structures productives, tout en continuant à mener à bien nos indispensables réformes structurelles. Aujourd’hui, l’Allemagne se doit de réorienter ses choix de politique économique en raison à la fois du coût social engendré par l’assouplissement du marché du travail (le taux de pauvreté s’établit à 16,1 % contre 10 % en 2000 alors que celui de la France, est passé de 16 % à 13,7 % sur la même période1) et du défi démographique qui reste préoccupant (en 2050, l’Allemagne pourrait accuser une baisse de 13 millions de sa population). Pour répondre efficacement à ses enjeux (marché du travail tendu et financement du système social à court terme), l’Allemagne doit renforcer le poids de la puissance publique via une augmentation de ses dépenses qui peuvent contribuer à la croissance. En parallèle, elle devra lâcher du lest quant au suivi de son dogme néolibéral centré sur un conservatisme financier.

A travers cette analyse comparative, on s’aperçoit que les deux voisins présentent de fondamentales différences, ce qui rend très compliqué, voire impossible, la définition d’une politique économique commune. Ainsi, par ce simple constat, l’existence de la zone euro sans la mise en place d’un budget fédéral qui permettrait de compenser les asymétries structurelles, est tout simplement un non-sens économique.

1. Cahier des indicateurs (décembre 2014) : comparaison des performances économiques entre la France et l’Allemagne