L'industrie du jeu vidéo dans notre région

Jeux vidéo : le Nord-Pas-Calais à fond les manettes !

Publié dans l'édition Nord N. 8716 par

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Vue d’ensemble des bureaux du studio 3D Duo à Tourcoing.

Vue d’ensemble des bureaux du studio 3D Duo à Tourcoing.

Au risque d’en surprendre certains, le bien culturel le plus vendu en 2014 en France n’est pas l’ouvrage d’une ancienne Première dame ou l’album d’un chanteur de télécrochet, mais un jeu vidéo. Il s’agit de la simulation de football FIFA 2015 du développeur américain Electronic Arts1.

Le nouveau visage d’une industrie. Les clichés ont la vie dure, l’image de l’adolescent s’adonnant à sa passion vidéo-ludique en solitaire semble obsolète. Aujourd’hui, l’âge moyen du joueur est de 37 ans et 48 % des foyers français sont équipés d’une console de jeux. Smartphones, PC et tablettes, les supports ne manquent pas et on dénombre près de 28 millions de joueurs dans l’Hexagone. Les jeux vidéo ont eux aussi changé et se sont diversifiés, du serious game2 pédagogique au jeu en ligne addictif type Candy Crush Saga. S’inspirant du cinéma, des séries ont développé des scénarios complexes et envoûtants ; d’abord les Final Fantasy et Metal Gear puis, plus récemment, The Last of Us ou Uncharted.

Le marché du jeu vidéo français (consoles, jeux et accessoires) a quant à lui progressé de 3 % l’an dernier, atteignant 2,7 milliards d’euros, et une hausse de 4 % est prévue pour 2015. Malgré un recul des ventes de jeux (-7 % l’année dernière), des titres phares cartonnent : FIFA 2015 (75 millions d’euros de recette), suivi du dernier opus de la série Call of Duty (57 millions d’euros) et sur la troisième marche du podium Watch Dogs (36 millions d’euros) du Français Ubisoft. La France est en effet bien positionnée sur ce marché global et la région Nord-Pas-de-Calais n’est pas en reste.

Une réussite n’ayant rien de virtuel. Dans ce secteur, notre région est troisième en termes de chiffre d’affaires et deuxième en nombre de salariés. Selon David Téné3, elle comptait fin 2013 treize studios pour 790 salariés (soit environ 15 % de l’ensemble du secteur français), devant Rhône-Alpes et ses 527 salariés dans 23 sociétés. Une position d’autant plus honorable que c’est à Lyon qu’a historiquement débuté l’activité en France avec, par exemple, Infogrames. Lille est rentrée dans la course il y a une dizaine d’années, se positionnant sur les jeux en ligne ou de “deuxième génération”. Avec un fort potentiel, ils représentent l’avenir.

Un exemple frappant reste la success story Ankama, basée à Roubaix malgré les sonorités japonisantes de son nom, en fait contraction du prénom de ses fondateurs (« An » d’Anthony Roux, « Ma » d’Emmanuel Darras et « Ka » venant de « Kam », surnom de Camille Chafer). De la modeste agence de sites web fondée en mai 2001, les trois comparses ont construit un empire de 500 salariés (dont 400 à Roubaix), avec une stratégie originale transmédia dans le jeu vidéo, le dessin animé, la BD, les figurines, les séries télé et un film programmé pour le 3 février 2016. Un long-métrage tiré de son MMO4 Dofus ; lancé en 2003 avec 50 joueurs, ils sont à présent 2,5 millions par mois.

Autre réussite nordiste de cette industrie qui s’est diversifiée : Planet Nemo Games. Créé en 2000, ce studio de création numérique vise les enfants et les familles avec ses propres contenus (Bali, Missy Mila…), qu’il développe aussi pour la télévision avec Planet Nemo Animation. La réussite de géants tels Planet Nemo Game et Ankama a fait des émules dans la région qui a vu proliférer les start-up.

 

L’équipe de Seaven Studio.

L’équipe de Seaven Studio.

Les nouveaux “poids plume”. Ce sont précisément deux anciens d’Ankama, Jean-Baptiste Le Marchand et Mélanie Christin, qui créent une de ces jeunes pousses en octobre 2011 : Atelier 801. Ce studio de jeu vidéo mis sur orbite avec 14 000 euros connaît vite le succès avec Transformice. Comptant 250 000 joueurs par jour, ce jeu a séduit, en particulier au Brésil. Misant surtout sur son catalogue de “serious games (y compris sur console), le studio lillois a eu un chiffre d’affaires d’1,5 million d’euros en 2013. Le serious game est aussi la spécialité du studio de développement CCCP fondé à Valenciennes en 2005 par deux anciens de Supinfogame. Experts dans les serious games santé, ils ont été primés pour LudoMedic, développé en partenariat avec les CHR de la région pour aider les enfants à affronter une hospitalisation. Une belle reconnaissance pour cette société dynamique qui a même ouvert en avril 2014 des bureaux à Tourcoing.

C’est justement à Tourcoing qu’officie depuis peu 3D Duo, lancé à Lille en mars 2008 après un passage dans l’incubateur Créinnov à Villeneuve d’Ascq. Le fondateur, Maxence Devoghelaere, né en 1985, est un ancien stagiaire d’Ankama. Sa société a marqué les esprits en 2009 avec son jeu post-apocalyptique Leehl, projetant le joueur en 2087 dans une métropole lilloise en proie au chaos. Cependant, en 2015, les acteurs du jeu vidéo à Lille et dans le Nord-Pas-de-Calais sont loin d’avoir une organisation chaotique.

Renforcer le tissu économique de ce secteur. Pour développer cette industrie créative, des initiatives sont apparues. En 2009 l’association Game IN (Game Industry North) voit le jour, regroupant les entreprises de la filière du jeu vidéo ayant leur siège social dans le Nord-Pas-de-Calais et dans l’Eurorégion. Une autre association, Pictanovo, regroupant 3 000 professionnels régionaux de l’audiovisuel, a mis en place une “bourse” de 445 000 euros afin d’encourager les start-up locales. En novembre 2014, huit lauréats étaient retenus, dont Seaven Studio qui a bénéficié d’une coproduction à hauteur de 50 000 euros pour son jeu de plate-forme Inside my radio. Des événements autour du secteur vidéo-ludique sont aussi organisés, comme le salon Virtual Calais début novembre qui attire près de 15 000 personnes. En cinq ans d’existence, cette manifestation est devenue le plus grand salon de ce type au nord de Paris.

Pour cultiver l’excellence, les centres de formation doivent être au rendez-vous. Supinfogame Rubika à Valenciennes fait figure de locomotive pour former les futurs talents. En septembre 2014, deux de ses étudiants de quatrième année, Charles Baratte et Matthieu Schlosser, ont respectivement remporté les médailles d’Argent et de Bronze à l’International Game Concept Challenge à Singapour. Cette compétition internationale réputée permet à des étudiants du monde entier de travailler sur la réalisation d’un prototype de jeu. La dimension globale du marché des jeux vidéo reste essentielle, c’est pourquoi Supinfogam a ouvert un campus à Puné en Inde.

Un marché global. En effet, derrière les écrans se cache une compétition internationale féroce, spécifiquement sur les jeux vidéo en ligne. L’entreprise Wargaming, qui siège à Chypre, à l’origine de World of Tanks, compte 3 300 salariés et 16 bureaux dans le monde. Le studio de développement finlandais Supercell a, lui, pu offrir à son jeu Clash of Clans un spot publicitaire durant le plus grand événement sportif de la planète : le Superbowl (110 millions de téléspectateurs en moyenne). Mettant en scène l’acteur Liam Neeson, ce spot témoigne de la bonne santé financière du studio après seulement cinq ans d’existence : une seconde de publicité coûte en moyenne 130 000 dollars !

La compétition s’annonce difficile mais passionnante au sein d’un secteur dans lequel le Nord-Pas-de-Calais ne manque pas d’atouts. Faites vos jeux !

 1.  Selon l’institut Gfk, 1,29 million d’exemplaires de la simulation FIFA 15 d’Electronic Arts ont été vendus entre sa sortie en septembre et le 31 décembre 2014 en France. A noter que ces données ne concernent que les ventes physiques, et non les ventes numériques, de plus en plus importantes à l’heure actuelle.

2. Serious Game ( “jeu sérieux”) désigne les jeux combinant un objectif sérieux (pédagogique, informatif, communicationnel, etc.) avec des ressorts ludiques afin de le rendre attrayant.

3. Journaliste spécialiste de l’industrie des jeux vidéo, David Téné est coauteur du « Guide du jeu vidéo » (DTC – « Guide du jeu video »), un annuaire destiné aux professionnels du secteur.

4. MMO ou MMOG abréviation de “Massively Multiplayer Online Game”, désigne un type de jeu vidéo impliquant de nombreux joueurs connectés en même temps via Internet sur une même plate-forme.