SUR LA CÔTE D’OPALE, LE DÉTROIT ENTRE SOUCIS ET PROJETS

Des espoirs et des craintes

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9571 par

Il aura fort à faire, le nouveau président de Région… Xavier Bertrand est venu à Calais pour la cérémonie des voeux consulaires, entouré de Philippe Vasseur, président de la CCI régionale, Natacha Bouchart, sa vice‑ présidente chargée de la mer et des ports, Jean‑Marc Puissesseau, initiateur du projet Calais port 2015 et président de la Société d’exploitation des ports du Détroit, et Philippe Delahousse, nouveau président de la CCI Cote d’Opale. Et Xaveir Bertrand est revenu quelques jours plus tard après les incidents découlant du passage en force d’une cinquantaine de migrants sur un des navires de P&O.

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Xavier Bertrand, le nouveau président du conseil régional Nord - Pas-de-Calais - Picardie à Calais, le 19 janvier dernier, lors de la cérémonie des vTmux consulaires. Au second plan, Jean- Marc Puissesseau, président des ports de Calais et de Boulogne, et Natacha Bouchart, maire de Calais et vice-présidente du Conseil régional.

Xavier Bertrand, le nouveau président du conseil régional Nord - Pas-de-Calais - Picardie à Calais, le 19 janvier dernier, lors de la cérémonie des vTmux consulaires. Au second plan, Jean- Marc Puissesseau, président des ports de Calais et de Boulogne, et Natacha Bouchart, maire de Calais et vice-présidente du Conseil régional.

Le contexte portuaire donne à voir une situation complexe et anxiogène au moment où le projet Calais port 2015 entre dans sa phase active, avec le début effectif de travaux en ce début d’année. Près de 800 millions d’euros ont commencé à être investis dans la création d’un nouveau port à Calais et dans la rénovation du port de Boulogne-sur-Mer désormais dans le périmètre de la Société portuaire. Un long et vaste chantier qui doit générer 2 000 emplois pendant les travaux et 1 700 dans la foulée, directs, indirects et induits.

Les ports du Pas-de-Calais auront connu 12 mois bien agités en 2015… Au printemps, qui aurait pu se douter que l’arrivée des migrants serait aussi massive, un an après la proclamation d’un nouveau califat par Daech en Syrie et en Irak ? L’été fut ponctué de centaines d’invasions autant sur les périmètres portuaires que sur celui d’Eurotunnel, se soldant notamment par la mort de 17 migrants aux abords du tunnel ou des autoroutes. Le trafic a été régulièrement perturbé : des heures de transit perdues, des centaines de camions aux bâches éventrés, des risques pour les transporteurs… Autorités portuaires, forces de police, gouvernements britannique et français ont répondu plus ou moins présents, toujours avec un temps de retard cependant. Mais la réponse a été “radicale” : encerclement total des périmètres du tunnel et du port de Calais par une barrière largement doublée sur des dizaines de kilomètres, aussi autour de la zone commerciale Cité Europe et à deux pas de Calais-Nord.

Le fréteur Nord-Pas-de-Calais, mis en vente par Eurotunnel.

Le fréteur Nord-Pas-de-Calais, mis en vente par Eurotunnel.

La migration, casse-tête politico-économique. L’Etat a donc réagi : plus de 1 700 RS et gendarmes mobiles patrouillent à tour de rôle autour du tunnel et du port. Collés à ce dernier, le camp Jules-Ferry et le camp d’accueil provisoire gérés par l’association La Vie active forment quasiment un nouveau quartier de la ville : 7 000 migrants à la rentrée dernière, autour de 5 000 aujourd’hui. Combien au printemps ? L’intrusion d’un groupe de migrants sur le périmètre portuaire à la suite d’une manifestation, le 24 janvier dernier, a stupéfait les acteurs économiques du territoire qui ont manifesté le lendemain dans les rues de la ville, mobilisant moins de monde que les migrants et leurs soutiens de la veille (2 000 personnes contre 1 500). Les incursions et les ralentissements provoqués sur la voie portuaire sont toujours aussi nombreux et répétés. La “lande” où sont concentrés les migrants est en nette transformation : peu à peu, l’Etat grignote du terrain et répond aux demandes répétées des acteurs territoriaux. Ainsi, une bande de 100 mètres a été totalement rasée sur deux côtés du quadrilatère pour constituer une zone tampon. Quelques semaines auparavant, l’opérateur associatif de l’Etat, La Vie active, qui gère le camp de femmes Jules-Ferry, s’est vu élargir ses tâches : un nouveau camp (fermé et surveillé) a vu le jour dans le périmètre de la “lande” et des conteneurs installés accueillent désormais 500 migrants pour une capacité de 1 500 places. Comme à Jules- Ferry, la Vie active (250 femmes et enfants pour une capacité de 400) peine à remplir son dispositif. Si le “transitoire” est dans la bouche de tous les pouvoirs publics, la réalité montre une installation qui dure et qui n’est pas du goût des acteurs économiques.

Des résultats moroses. Les résultats du port de Calais-Boulogne ont naturellement souffert de cette ambiance tumultueuse. Même si la Société d’exploitation indique “une stabilité relative dans ses premiers résultats”, tout en reconnaissant “un contexte particulièrement difficile”, les chiffres sont là : à Calais, le nombre de mouvements des ferries a chuté de plus de 13% ; les trafics voyageurs (-8,8%), véhicules légers (-14,36%), autocars (-3,8%), tonnage fret (-2,72%) sont en berne. Les port de commerce ne débordent pas d’activité en totalisant moins de 600 000 tonnes à Calais et Boulogne (qui passe devant sa consoeur pour la première fois). Certes, le port de Calais reste leader sur le fret, son coeur de métier, avec 1,8 million de camions transportés (même si Eurotunnel le rattrape), mais il vient de passer sous la barre des 10 millions de personnes transportées (-8,83%)! Et ce ne sont pas les quatre départs supplémentaires (soit quinze en 2015) des croisiéristes qui feront la différence, l’activité étant peu rémunératrice pour le territoire. Si les résultats sont moroses, ils devraient se redresser pour aborder un projet colossal : le quasi-doublement du port. “Nous avons pour cible 1,9 million de camions grâce à la mise en service de deux bateaux supplémentaires de DFDS les 8 et 22 février, le Côte de Dunes et le Côte des Flandres” répond Jean-Marc Puissesseau. Avec le projet Calais port 2015, c’est la bonne nouvelle de ce début d’année.

Eric Vercoutre, leader des marins de MyFerryLink qui s’étaient mobilisés le 24 janvier dernier au port de Calais.

Eric Vercoutre, leader des marins de MyFerryLink qui s’étaient mobilisés le 24 janvier dernier au port de Calais.

Le projet est sorti du virtuel. Le phasage du projet est des plus complexes avec 13 chantiers qui se chevaucheront sur les cinq prochaines années. Des travaux préliminaires ont déjà été accomplis tout au long de 2015. Depuis le 1er septembre, l’installation des éléments de chantier s’est déroulée sans heurts, notamment, depuis novembre dernier, la pose des enrobés. Le 22 février prochain, ce sera le lancement du chantier d’une nouvelle digue de près de 3 km. Ces travaux gigantesques dureront jusqu’au printemps 2021. Suivront le dragage (au printemps) et le remblaiement des terre-pleins (fin d’été). A l’automne, ce sera le début des équipements des quais et les premières nouvelles passerelles. Mi-2017, ce seront les grands ouvrages d’art, et ce, jusqu’en 2020. Assainissement, réseaux et voiries suivront en 2018.

Enfin, les bâtiments sortiront de terre au début de l’année 2019. Pour l’instant, c’est un symbole qui est en cours de destruction : l’hoverport, l’ancien poste de départ maritime, est entré dans sa phase de démolition, un premier chantier conséquent du projet Calais port 2015. L’opérateur, LBS démolition, emploie actuellement six salariés pour cette opération. “Il y avait une volonté du groupement constructeur de privilégier les entreprises locales pour ce genre de travaux. Nous privilégions donc les PME du Calaisis et l’insertion, affirme Clément Oury, ingénieur des travaux. Au total, 7% des heures nécessaires à la concrétisation du projet devraient être exécutées par des personnes en réinsertion.” En tout, ce sont 3 750 m3 d’acier, d’aluminium, de verre, de bois, de plastique et de cuivre, représentant 300 tonnes de déchets, qui seront triés pour être revalorisés. Le chantier de démolition succède à deux mois de désamiantage, commencés le 2 novembre 2015, et durera un mois environ.

La zone devra laisser place à un espace de trois hectares dédiés au stockage des enrochements nécessaires à la construction des 3 km de digue. À terme, elle devrait accueillera la nouvelle aire d’embarquement fret et véhicules légers du futur port de Calais. Prochaine étape du chantier : la fin de la clôture de la zone, afin que le chantier soit totalement fermé au public, ainsi que la matérialisation de la zone de stockage des enrochements.

Calais doit théoriquement profiter à plein de ce projet pour relancer sa croissance. Mais dans les esprits, c’est l’expérience du terminal méthanier, dont les travaux à Gravelines sont terminés, qui domine : va-t-on avoir la même proportion de travailleurs détachés sur le chantier ?

Eurotunnel s’éloigne (un peu) du maritime. Par ailleurs, la Cour suprême britannique a définitivement validé les positions de la Competition Commission qui avait à plusieurs reprises, en 2015 et 2014, enjoint à Eurotunnel de sortir du maritime. Trois ans après le lancement de sa filiale MFL et de la SCOP des anciens de SeaFrance, l’aventure maritime se termine pour le groupe. Même le petit fréteur Nord-Pas-de-Calais n’aura pas été épargné par la justice britannique et devra être cédé, après le Berlioz et le Rodin, probablement à DFDS. Se détournant du maritime, Groupe Eurotunnel travaille ses fondamentaux avec succès au vu des premiers résultats (non audités) de son dernier exercice en passant la barre des 1,2 milliard d’euros en 2015 (en hausse de 5%). Navettes (+5% à 579,7 millions d’euros), camions (+3% à près de 1,5 million de poids lourds) sont en hausse, tandis que les Eurostar sont “stables” (l’opérateur ne donne pas de chiffres).

Un second camp fermé a été aménagé dans la “lande” où vivent près de 5 000 migrants, à côté de la rocade portuaire.

Un second camp fermé a été aménagé dans la “lande” où vivent près de 5 000 migrants, à côté de la rocade portuaire.

Sa filiale logistique fret Europorte fait un nouveau bond de 9% et dépasse la barre des 300 millions d’euros. Bien que sorti du maritime, le groupe souligne un “excellent premier semestre 2015” avec MyFerryLink, avec 52 millions de chiffre d’affaires, pour un bond de 33%. Mais le groupe n’en a pas fini pour autant avec le maritime… Peu favorable au projet Calais port 2015 (un “projet surdimen- sionné” selon Jacques Gounon, lors de l’enquête publique), Eurotunnel a déposé il y a plusieurs mois un recours contre le projet. S’il n’empêche pas les travaux de commencer, il a freiné les partenaires financiers de la Société d’exploitation (la Caisse des dépôts et Meridiam, par ailleurs tous deux actionnaires) dans le déblocage des fonds. Le port doit se financer autrement et la Région commence à sentir le regard plus insistant des portuaires. Mais en a-t-elle les moyens ?

Les 100 jours de réformes rapides que veut mener Xavier Bertrand apporteront peut-être des solutions au développement des ses ports… En attendant, le président de Région a demandé à ce que la “lande” soit fermée et que l’armée intervienne. Octroyés par le gouvernement en novembre dernier pour amortir la pression migratoire, les 100 millions de compensations du contrat territorial sont déjà loin.