ENTRETIEN AVEC PATRICK LIÉBUS, PRÉSIDENT NATIONAL DE LA CONFÉDÉRATION DE L’ARTISANAT ET DES PETITES ENTREPRISES DU BÂTIMENT

“La Capeb est en première ligne sur les grands sujets économiques”

Publié dans l'édition Nord N. 8774 par

Patrick Liébus, président national de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment, revient sur les grands enjeux de ce secteur, encore malmené par la conjoncture. Entretien alors que l’organisation a fêté ses 70 ans lors des Journées de la Construction qui se sont déroulées jusqu’au  15 avril au Palais des Congrès de […]

D.R.

Patrick Liébus.

Patrick Liébus, président national de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment, revient sur les grands enjeux de ce secteur, encore malmené par la conjoncture. Entretien alors que l’organisation a fêté ses 70 ans lors des Journées de la Construction qui se sont déroulées jusqu’au  15 avril au Palais des Congrès de Paris.

Vous célébrez cette année les 70 ans de la confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment. Quels ont été les points prioritaires d’action sur votre secteur ? Vous l’avez dit, notre confédération fête ses 70 ans. Cela montre tout d’abord la pérennité de notre organisation qui s’est toujours développée au fil des ans et adaptée aux problématiques des entreprises. La Capeb est là, en première ligne sur tous les grands sujets économiques de notre pays. Pour les entreprises qu’elle représente, la Capeb a obtenu une évolution du système de protection sociale des artisans, qui a été renforcé au fur et à mesure du temps. Des combats très forts ont porté sur l’obtention d’avantages pour nos clients, comme la TVA à taux réduit, permettant de soutenir nombre de travaux dans le bâtiment, ou les crédits d’impôts. Et en permanence, il a été nécessaire de rappeler le rôle primordial que jouent les artisans du bâtiment dans notre pays. Artisans qui étaient toujours relégués au second plan, face aux grandes entreprises.

Quel bilan conjoncturel pouvez-vous établir ? Depuis 2008, nous sommes inscrits dans une forme de récession très importante de l’activité. Notre combat porte actuellement sur la survie et le maintien des entreprises. Le bilan que l’on peut établir sur le quatrième trimestre 2015, montre que l’activité globale du secteur du bâtiment a baissé de 2%. Sur le neuf, l’activité est en retrait de 4,5%, sur l’entretien et la rénovation, de -0,5%. La baisse continue, malgré un léger mouvement qui a pu s’opérer. Le neuf est dans une situation qui tend à se stabiliser, par exemple. On peut ainsi présager que sur 2016, les chiffres seront meilleurs. Nos projections démontrent une activité globale qui devrait s’échelonner entre 0 et +1%. La baisse d’activité semble donc pouvoir s’enrayer. Dans le neuf, les données compilées laissent entrevoir des prévisions d’activité de l’ordre de -1,5% à -0,5%. En ce qui concerne l’entretien/rénovation, on se situerait entre 0,5 et 1,5%.

Que penser des différentes annonces en faveur du BTP, comme l’amélioration du PTZ+, le relèvement du budget de l’Anah (Agence nationale de l’habitat), la prolongation du crédit d’impôt pour la transition énergétique… Ces mesures sont-elles suffisantes pour redonner confiance et relancer les travaux ? À mon sens, les prévisions conjoncturelles que l’on peut établir démontrent que les mesures obtenues, comme les crédits d’impôts, la TVA à 5,5% sur la rénovation énergétique, produisent leurs effets. Il s’agit même d’excellentes mesures, notamment concernant le PTZ+ pour la primoaccession à la propriété, qui s’est élargi du neuf à l’ancien avec travaux. Mais, ce n’est hélas pas encore suffisant pour parler véritablement de reprise. L’élément manquant demeure la confiance, qui n’est pas revenue chez nombre de nos concitoyens. Et le déficit de confiance ne se situe pas par rapport au bâtiment, mais plutôt au niveau des décisions politiques de notre pays. Le taux de chômage inquiète, notamment celui des moins de 25 ans. Ce qui induit une conséquence simple : les clients potentiels qui pourraient avoir des moyens de réaliser des travaux préfèrent épargner. En somme, toutes ces mesures pourraient être bénéfiques si nos concitoyens n’avaient pas peur de l’avenir. 

La rénovation énergétique peut se positionner comme un relais de croissance. Les chantiers tardent pourtant à se concrétiser. Les artisans ont-ils été suffisamment proactifs ? Les artisans se sont préparés, notamment avec la mention Reconnu garant de l’environnement (RGE), qui a été une vraie évolution dans nos métiers. Mais je pense que les clients, toujours dans cette optique d’anticiper une conjoncture mouvante, ne veulent pas faire les travaux. Sans oublier que le coût de l’énergie actuellement est assez bas, donc finalement, défavorable aux travaux de rénovation énergétique. Même si l’on peut considérer que les prix de l’énergie, notamment du pétrole, vont très probablement évoluer. Anticiper et installer des équipements moins énergivores serait une solution, tout comme bénéficier d’une isolation correcte et conforme. Une telle démarche, en outre, valorise les biens. Or, les clients potentiels aujourd’hui vont peutêtre davantage avoir l’envie de faire installer une piscine que d’isoler ! 

Le coût de la construction ne cesse d’augmenter en France. La faute à qui… aux entreprises du BTP ? Le coût de la construction
augmente, mais il ne faut pas oublier que le prix des matériaux n’a de cesse d’augmenter ! Et par ailleurs, les charges des entreprises sont extrêmement lourdes, ce qui impacte nécessairement le coût de la main-d’œuvre.

Alors que le coût de la construction ne cesse de progresser, des entrepreneurs se plaignent de prix tirés vers le bas. Comment expliquer ce paradoxe ? Certaines entreprises, pour obtenir des marchés et donc, du travail, sont prêtes à casser les prix et les tirent vers le bas. Dans cette guerre des prix, pour réaliser des chantiers, ces entreprises peuvent se tourner vers des micro-entrepreneurs ou vers des travailleurs détachés. Ces prix tirés vers le bas peuvent avoir des conséquences très importantes. 

Que pouvez-vous attendre de la carte d’identification professionnelle, devenue obligatoire ? Jusqu’à présent, on avait une carte d’identification professionnelle bidon ! Cette carte facultative ne servait strictement à rien. Elle n’était en outre, jamais contrôlée. Dorénavant, la carte professionnelle est effectivement obligatoire, bien qu’elle ne soit pas totalement finalisée. Les données qu’elle contient sont beaucoup plus fiables, ce qui facilite, également, les contrôles de l’URSSAF, de la police ou de la gendarmerie, des douanes… 

Sera-t-elle notamment, un outil pour la lutte contre le travail illégal, et notamment la fraude au détachement de salariés ? Justement, elle présente un autre intérêt : elle est applicable à toutes les entreprises en France. Tous les salariés du bâtiment auront cette carte, y compris les intérimaires… et les travailleurs détachés. Elle sera obligatoire, pour cette dernière catégorie, à partir du moment où le salarié vient travailler en France et elle ne sera remise que sous la condition d’avoir effectué la déclaration de la personne. Etant donné que notre secteur d’activité souffre de la fraude au travail détaché, nous considérons que cette carte, potentiellement, peut être un outil supplémentaire de lutte contre le travail illégal. Il faut désormais que les contrôleurs soient équipés pour lire le flashcode de la carte, réputée – normalement – infalsifiable.

L’apprentissage est l’un des chantiers phares de la Capeb. Aujourd’hui, certains CFA du bâtiment expliquent que de nombreux jeunes peinent à trouver une entreprise. Pourquoi ? Les entreprises, pour recruter, que ce soit un salarié ou un apprenti, ont besoin de visibilité et d’activité. Prendre un apprenti, c’est un engagement. Il peut y avoir des possibilités d’embauche, à l’issue. Mais actuellement, le carnet de commandes des entreprises ne leur permet pas de prendre des apprentis. En outre, un apprenti est une responsabilité. Or, les lois changent régulièrement, et cette mouvance n’incite pas à franchir le pas. Dans le projet de loi El Khomri, il est prévu que l’on puisse modifier le temps de travail de l’apprenti, ce qui n’était pas le cas avant. En somme, il règne une incertitude qui induit de l’inquiétude de la part des chefs d’entreprises. Sans oublier que lorsque l’on prend un apprenti, généralement, dans le mois qui suit, l’inspection du travail rend visite aux entreprises…

Par Myriam DENIS