À CALAIS, LA DENTELLE EN MOUVEMENT (2)

La dentelle en bataille

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9583 par
D.R.

Cloris Li, actionnaire de Yongsheng, et son avocate, au tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, le 14 avril dernier.

La décision du tribunal de commerce de Boulogne‑sur‑Mer de confier le sort de Codentel au Caudrésien Holesco, le 14 avril dernier, marque la seconde manche qui rythme la bataille entre le Chinois Yongsheng et la famille caudrésienne Lescroart. Yongsheng avait en effet obtenu la semaine précédente les actifs du fabricant Desseilles. Derrière ces mouvements, une plus large guerre du tulle se profilerait‑elle ? 

Ce n’est pas un point final ; ça ressemble plutôt à une série de prises de position. Dans la dentelle, les places de Caudry et de Calais vivent de profonds bouleversements. La reprise des fabricants Desseilles (cf. nos précédentes éditions) et Codentel à la barre du tribunal de commerce de Boulogne-surMer montre le retour d’opportunités après les déboires de Noyon ces cinq dernières années. Si Calais et Caudry ne comptent plus qu’une dizaine de fabricants de dentelles Leavers (tissées sur des vieux métiers) pour la lingeriecorseterie et la robe, le secteur reste cependant suffisamment attractif pour intéresser un grand groupe chinois comme Yongsheng (1,6 milliard d’euros de chiffre d’affaires) ou le premier fabricant français Holesco, maison mère de Sophie Hallette (29,4 millions d’euros de chiffre d’affaires). Après avoir raté la reprise de Desseilles au profit des Chinois, ce dernier a marqué un point avec la reprise de Codentel (prenant ainsi une petite revanche sur Yongsheng également candidat), en redressement judiciaire depuis décembre dernier.

Holesco 1 – Yongsheng 1. Pour l’emporter, Holesco a revu son offre à la hausse à deux reprises. Mieux-disant d’un point de vue social avec la reprise de 36 salariés (contre 20 pour Yongsheng qui intégrait aussi 5 salariés d’un sous-traitant), Holesco conforte sa position à Calais où il est déjà présent à travers Riechers & Marescot, spécialiste de la robe. Si l’échec dans le rachat de Desseilles, il y a deux semaines, n’a pas découragé Romain Lescroart, la décision du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer n’est pas étonnante. Aux Chinois, le fabricant le plus important au vu de l’engagement financier et social démontré ; à Sophie Hallette, le petit fabricant qu’il faudra aussi redresser. Et Sophie Hallette aura su persuader les juges consulaires, qui ont penché en faveur d’un fabricant français après avoir choisi un Asiatique pour Desseilles. On pourrait même s’étonner que les capacités financières de Yongsheng aient peu pesé sur un dossier moins important, quoique plus complexe : si Yongsheng avait voulu y mettre les moyens, Codentel serait sous son pavillon. Mais le Chinois a préféré évité une entrée fracassante sur la place de Caudry : marquer des points sans humilier en quelque sorte… Chez Holesco, holding de tête du groupe de la famille Lescroart, la satisfaction est à son comble après la décision du tribunal de commerce. “Holesco salue la décision du tribunal de commerce qui a retenu l’offre de reprise de l’activité de Codentel émanant d’Holesco, la maison mère de Sophie Hallette, conjointement à Chanel, acteur du luxe, reconnue internationalement pour son soutien et sa capacité à faire rayonner le savoir-faire français à l’étranger”, indique son communiqué. La veille de l’audience devant statuer sur le sort de Codentel, Romain Les croart avait subtilement annoncé l’arrivée de la maison de haute couture dans son capital… Holesco l’emporte donc avec une offre financière solide : l’apport de 1 030 000 euros et 500 000 investis dans les trois ans dans Codentel, qui aura coûté stricto sensu 100 000 euros. Quant à de nouvelles machines ou la rénovation de la rue Murillo qu’il loue, “on fera ce qu’il faut. On va rénover les métiers”, répond Romain Lescroart.

Une bataille du prêt-à-porter en vue ? Dans le plan de reprise, la finition et les bureaux rejoignent le pôle d’entreprises d’Holesco à
Marck (là où tournent les métiers de Riechers & Marescot). Holesco s’est engagé à conserver emplois et activité pendant cinq ans. Mieuxdisant sur tous les points, Holesco l’emporte donc sur Yongsheng qui ne proposait que 20 salariés repris et une intégration rapide dans l’ensemble avec Desseilles, sans reprendre les métiers de Claude Anthrope, propriétaire de l’usine de la rue Murillo. Une fois les lieux investis et les stratégies des uns et des autres mises en place, il conviendra d’observer attentivement le marché du prêt-à-porter qu’investissent déjà, en dentelles tricotées et tissées, les grands fabricants chinois comme Tien Hai et Sakae Laces. Yongsheng sera de ceux-là avec sa filiale Desseilles. Et les dentelliers caudrésiens, qui ont la majeure partie de leurs activités sur ce segment de marché, ont fort à craindre du renforcement des Asiatiques sur ce secteur, car les clients de la grande distribution sont plus intéressés par des prix asiatiques, plus bas, que par la qualité française. “Ce n’est pas comparable, pétitionne cependant Romain Lescroart. Vous parlez de ce qui paraît être et nous répondons par ce qui est. Ce n’est pas snober les machines Karl Meyer (qui imitent en tricotage la dentelle tissée Leavers), mais ce n’est pas le même monde…” Les niches suffiront-elles ?