À CALAIS, LA DENTELLE EN MOUVEMENT (1)

Un Chinois pour faire bouger les lignes

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9581 par

C’est la première fois qu’un Chinois arrive dans le secteur de la dentelle. Avec la reprise de Desseilles par le groupe Hangzhou Yongsheng Holding (et la défaite à plate couture de l’offre du Caudrésien Holesco), les places de Calais et de Caudry vont devoir “faire avec”. Effrayés, certains n’ont pas encore mesuré que la venue […]

D.R.

L’offre de Yongsheng prévoit aussi la création d’un centre de formation dédié à la dentelle.

C’est la première fois qu’un Chinois arrive dans le secteur de la dentelle. Avec la reprise de Desseilles par le groupe Hangzhou Yongsheng Holding (et la défaite à plate couture de l’offre du Caudrésien Holesco), les places de Calais et de Caudry vont devoir “faire avec”. Effrayés, certains n’ont pas encore mesuré que la venue d’un Asiatique dans la dentelle française peut être une opportunité pour la relever. Compte-rendu d’une décision historique alors que l’avenir de Codentel, il n’a pas donné suite, se joue : la décision de reprise sera rendue ces prochains jours. 

C’est une victoire sur toute la ligne pour la direction de Desseilles : le jugement du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer ne choisit pas seulement l’offre du groupe chinois Yongsheng, soutenue par la direction, il adopte l’ensemble du raisonnement que les dirigeants de Desseilles mettent en exergue depuis longtemps. Ses problèmes économiques récurrents avaient envoyé le dentellier par deux fois à la barre du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer. En effet, 18 mois après la reprise de l’été 2011, Desseilles connaît son premier redressement judiciaire entre Noël et la nouvelle année 2012. Un plan d’apurement est accepté par le tribunal de commerce en juin 2014, avant que l’entreprise ne retombe dans les difficultés (retards de loyer, de versements de cotisations Urssaf). La liquidation est demandée par ces créanciers à l’été 2015. Un redressement suit et s’appuie sur l’entrée d’un partenaire chinois au capital (Meingrace) pour 300 000 euros. Desseilles respire… Jusqu’à ce qu’une vieille affaire ne resurgisse au début de l’année, celle de plusieurs salariés protégés qui n’avaient pas souhaité faire partie de la reprise de 2011… avant d’attaquer les repreneurs aux prud’hommes pour être réintégrés. Quatre années de procédure aboutissent, début décembre dernier, à une décision du tribunal administratif de Lille condamnant Desseilles à réintégrer les cinq syndicalistes. Fin 2015, le tribunal de commerce de Boulognesur-Mer fait le point avec la direction : Meingrace est prêt à apporter 400 000 euros en compte courant afin de limiter des pertes qui dépasseront le million d’euros en 2015 (pour un chiffre d’affaires de 7,2 millions d’euros). Effarouché par la décision du tribunal administratif de Lille, l’investisseur chinois s’éclipse. La direction dépose alors deux recours afin d’échapper à la réintégration “forcée” des cinq ex-salariés. La décision, favorable à Desseilles, intervient quelques semaines plus tard et donne raison à la direction, provoquant un nouveau coup de théâtre alors que la reprise est en cours de jugement. “La décision du tribunal administratif de Lille est lourde de conséquences, puisqu’elle majore significativement l’endettement de la société Desseilles”, écrivent même les juges consulaires.

Yongsheng défendra le “made in France”. L’appel d’offres lancé par l’administrateur judiciaire intéresse Yongsheng, un investisseur trouvé par Meingrace et le trio de direction – Jean-Louis Dussart, Michel Berrier et Gérard Dezoteux. Holesco et le duo des deux autres Caudrésiens, Bracq et Solstiss, s’y intéressent après coup. Quant à Holesco, selon le tribunal, il n’a pas souhaité donner suite, avant de se raviser, effrayé par la perspective de l’arrivée d’un Chinois. Les dossiers étudiés par les juges consulaires ont, sans conteste, fait ressortir le mieux-disant : Yongsheng avec 60 salariés repris contre 51 pour Holesco. Bracq et Solstiss ne proposaient que 24 postes et 500 000 euros pour la reprise de tous les matériels de production et les collections. Le tribunal a également dû reporter sa décision à cause des remises hors délais des offres caudrésiennes. Le groupe chinois s’est ensuite aligné sur l’offre d’Holesco quant au maintien de l’activité et a retiré ses conditions suspensives. Il n’a pas seulement convaincu les juges mais aussi la quasi-totalité des acteurs du dossier : administrateur judiciaire, mandataire, liquidateur, représentants des salariés, même Solstiss et Bracq qui craignaient la perte de quatre métiers (en contrat de location-gérance) si leur concurrent Holesco l’emportait : en effet, il y avait ambiguïté dans l’offre d’Holesco quant à la propriété de ces quatre métiers qu’il affirme être les siens. Chez Yongsheng, le projet se détaille ainsi : “la poursuite d’une collaboration commerciale avec Meingrace pour la distribution des produits Desseilles en Chine ; la poursuite du projet d’implantation au Vietnam qui avait été initié par les dirigeants actuels, l’objectif étant de fabriquer les produits moyens et bas de gamme de lingerie, mais en aucun cas de concurrencer la production de Desseilles à Calais ; la volonté d’internationaliser la marque Desseilles avec un produit ‘made in France’ ; la confirmation d’une avance remboursable d’un million d’euros de la part des collectivités qui était intégrée dans les budgets d’exploitation prévisionnels (…) ; la confirmation d’un engagement de maintien de l’emploi sur une durée de trois ans et de maintien minimum de l’activité sur une durée de cinq ans. Aucune cession de matériel n’est envisagée dans un délai de deux ans, mais ils se réservent la possibilité de donner en garantie les matériels dans l’hypothèse de financements ultérieurs”.

Un investissement dans la préservation du savoirfaire. Le tribunal a décidé de leur faire confiance, ignorant les arguments selon lesquels un Chinois serait un danger pour le savoir-faire français : “Bien que Yongsheng n’ait pas d’expérience dans le métier
de la dentelle, sa volonté de s’y investir durablement apparaît forte et le tribunal constate qu’il a su convaincre tant l’encadrement qui reste associé à son projet que les autres salariés qui lui sont également favorables, ce qui constitue une condition nécessaire au succès de la future entreprise.” Jason et Cloris Li, frère et sœur, jeunes dirigeants du groupe chinois Hangzhou Yongsheng, avaient fait le déplacement à Boulogne-surMer pour défendre leur offre. Leur groupe est familial et développe ses activités dans le textile, les fibres, le commerce de biens, la gestion de patrimoine et l’impression 3D. Fondé par leur père, Cheng Li, le groupe pèse près de 2 milliards d’euros. Il a présenté une offre jugée la mieux-disante par le tribunal de commerce. “Nous sommes des industriels, et notre cœur de métier, c’est aussi le textile. L’activité de Desseilles correspond bien à l’histoire du groupe”, a déclaré Jason Li qui prévoit d’acquérir foncier et bâtiment en 2017. Mieux, l’offre de Yongsheng prévoit aussi la création d’un centre de formation dédié à la dentelle ; une discussion avec les pouvoirs publics a d’ailleurs commencé. Les professionnels se souviendront des promesses récurrentes de l’ex-président Percheron concernant cet outil de sauvegarde du savoir-faire français. Resté lettre morte, le projet pourrait être repris par le centre de formation municipale qui a encore quelques élèves dans cette filière. Ce qu’aurait dû faire la Cité internationale de la dentelle et de la mode depuis sa création en 2009 va peut-être se réaliser à travers un investisseur asiatique…

Codentel est-elle une affaire ? Les turbulences dans le secteur de la dentelle ne sont pas pour autant terminées : Codentel va être fixé sur son sort dans les prochains jours. Le tribunal de commerce devait rendre sa décision sur sa reprise le 7 avril dernier quant aux offres d’Holesco, de Yongsheng et de Franck Duhamel, actuel gérant. Las ! vu la complexité du dossier qui met à jour quatre sociétés liées par un contrat de location-gérance de métiers inamovibles (rue Murillo), avec 16 salariés et des collections attachées, les juges et les candidats ont du mal à défricher l’ensemble. Codentel est en redressement judiciaire, mais il faut aussi que le repreneur s’entende avec deux sociétés, Auber ainsi que Peters & Perrin, propriétaires de la plupart des métiers… Quid du périmètre de l’offre ? Des salariés choisis, dont une partie sont chez Auber et chez Peters & Perrin. “Un sac de nouilles” glisse un acteur du dossier… Pour rappel, Codentel est le fruit de l’association des dentelliers Peters & Perrin et Auber. Réussite commerciale au début, l’entreprise a peu à peu connu les affres de la réduction du marché et est passée en une grosse décennie de 4 à 2.3 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et ses pertes sont récurrentes depuis cinq ans. Pire : l’adaptation qu’a connue la place de Calais n’a pas fait bouger Codentel. Ainsi, dans ses vieux ateliers, chaque métier nécessite un tulliste (contre deux voire trois métiers par tulliste ailleurs). De plus, vu leur petite taille, la production est plus courte, plus lente… et donc plus chère. Pour sortir l’entreprise de l’ornière, le repreneur ne fera pas l’économie d’un déménagement ou de la sortie d’un nombre significatif des métiers Auber et Peters & Perrin, au risque de ne pas s’entendre avec leur détenteurs. L’offre d’Holesco fait état de 36 postes sauvés et de 70 000 euros pour les actifs. Yongsheng n’a pas communiqué sur son offre ; la CGT parle de 22 à 27 postes repris, 2 métiers Leavers et 5 000 euros pour les actifs. Il semblerait que le contrat de location-gérance ne fasse pas partie du périmètre. Si certains cadres préfèrent Holesco, d’autres salariés sont plus circonspects, notamment à la CFTC. L’offre de Franck Duhamel, “soutenue” par Cousin Biotech (qui n’apporte pas d’argent), compte sur des subventions et un apport en capital de 12 500 euros… Une paille pour un sac de nœuds.