Confusion et colère autour de la reprise de la papeterie

Les négociations reprennent autour d’ArjoWiggins

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9627 par

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Un échange «musclé» : voilà comment Franck Sailliot, délégué syndical CGT à Arjowiggins, présente la table ronde qui s’est déroulée ce 13 février. Cela fait un an et demi que le site d’ArjoWiggins a arrêté la production et fait parler de lui. La production est arrêtée depuis juin 2015, mais les différentes tentatives de reprise se sont heurtées à un mur. Le mur avait un nom : Sequana, le groupe détenant Arjo. Les dossiers de reprise sont présents et pourtant l’entreprise nie tout contact avec de potentiels investisseurs. Le site de Wizernes reste donc occupée par des salariés qui entretiennent les machines sans que celles-ci puissent tourner, dans l’espoir qu’un investisseur trouve bonne grâce auprès des propriétaires de la papeterie. Face à la problématique du groupe qui ne veut pas céder le site (malgré la loi Florange qui oblige sans obligation de résultat les entreprises de plus de 1 000 salariés à chercher un repreneur : ArjoWiggins en comptait plus de 3 500 en 2015, dont environ 2 000 en France), la position des élus reste, après un an et demi, celle de la médiation avec les différents porteurs de projet de reprise qui se présentent. La CGT, elle, accompagnée du mouvement de soutien aux salariés d’Arjo COSEA, est sur la posture offensive : la position officielle du syndicat est de réclamer la préemption du site aux élus afin de laisser libre cours aux dossiers de reprise, sans avoir à essuyer le silence ou le refus de Sequana qui considérait, il y a encore quelques semaines, qu’il n’y avait aucun dossier de reprise sérieux.

Évolution… Les perquisitions des sièges d’ArjoWiggins, de Sequana et de Stora Enzo (voir encadré) y sont peut-être pour quelque chose – du moins, c’est l’avis de Franck Sailliot, délégué syndical CGT –, mais Sequana a subitement ouvert la porte à des négociations autour des dossiers de reprise potentiels. Car le site en lui-même et ses salariés «représentent un véritable potentiel», soutient Didier Talleux, le président du COSEA : «Il y a à ArjoWiggins un véritable enjeu d’avenir. Ce à quoi nous avons assisté et assistons encore est non seulement un gâchis social, économique et industriel, mais c’est aussi un gâchis d’avenir ! Nous sommes à un moment clé pour le secteur du papier. Il faut innover, créer le papier de demain, écologique. D’autre part, les sacs plastique sont interdits depuis peu, le besoin en papier va croissant.» Si le dossier de reprise avancé par la CAPSO ne s’articule pas forcément autour de ces thématiques, il a au moins le mérite d’exister. Il se ferait autour d’un industriel européen, main dans la main avec un partenaire local. François Decoster l’affirme : les négociations ont bel et bien repris entre les porteurs de ce projet et ArjoWiggins et Sequana. Au cas où ce projet n’arriverait pas à terme, la CAPSO a mandaté une étude auprès de Tops Conult afin de repérer les marchés qui pourraient être intéressants auprès des potentiels repreneurs. Le secteur repéré : celui des étiquettes hydrophobes, un marché porteur à 5%, qui, selon Franck Sailliot, pourrait employer 100 salariés au départ et progressivement monter en capacité, jusqu’à 250 travailleurs. «Sur le papier, il s’agit d’un projet satisfaisant : des étiquettes pour le secteur agroalimentaire, non seulement hydrophobes mais aussi 100 % recyclables. Nous avons les machines, le personnel est formé.» Manque un investisseur prêt à mettre de l’argent sur la table pour la reprise du site. Impossible de s’organiser en SCOP : les besoins en termes de matière première sont bien trop importants…

Projet de reprise. Le projet dont les porteurs sont définis propose une reprise partielle du site. Un groupe européen, avec un relais local, propose de reprendre une production «classique» de papier, si l’on peut dire, sans qu’on ait vent des ambitions dudit projet, tant au niveau du chiffre d’affaires que du nombre de salariés. Il s’agirait d’un acteur qui est arrivé au maximum de ses capacités de production et qui est en recherche urgente d’un outil. «Nous sommes les premiers sur la liste», fait valoir le président de la CAPSO, François Decoster. Ce dernier a pris la décision de mettre les différents acteurs autour de la table plutôt que de faire valoir le droit de préemption. Les différents élus de la Communauté d’agglomération, dont le maire de Saint-Omer, avaient pourtant signé une pétition de la CGT en 2014 allant dans ce sens.

Une affaire qui dure, qui dure… Un an et demi après l’arrêt des machines, la CGT, pour qui Sequana a choisi de laisser pourrir la situation, continue de plaider la préemption, prenant pour exemple Alizay, dans l’Eure (Normandie). Le site de M-real, un autre papetier, avait alors été préempté, afin de laisser la place à un repreneur thaïlandais. Mais, pour l’heure, Bertrand Petit, vice-président chargé du développement économique, demande un peu de calme autour du dossier : «Ce n’est pas la collectivité qui porte un projet, nous avons besoin d’avoir des industriels derrière. Pour ce qui est de la préemption, c’est une procédure administrative longue. Ce qu’il faut autour de ce dossier, c’est de la sérénité», et ce, afin que les négociations puissent se faire sans perturbation… Lorsqu’un projet bien amené sera proposé à l’Etat, il sera toutefois question de «tordre le bras» à Sequana pour qu’il cède le groupe, selon le vice-président de la CAPSO.

Conséquences. «Le problème ne se résume pas à des pertes d’emplois, tonne Didier Talleux. Il y a déjà eu une vingtaine de divorces, certains anciens salariés ont contracté un cancer… Ça va beaucoup plus loin que des emplois.» Si, aujourd’hui, 50 à 60 travailleurs de chez ArjoWiggins ont retrouvé un emploi en CDI, la plupart de ceux qui ont retrouvé un emploi sont en contrat précaire, CDD ou intérimaire. Raison avancée pour la prochaine série d’actions des salariés d’Arjo et de leurs soutiens : se présenter aux conseils municipaux de la CAPSO pour demander aux maires d’engager la procédure de préemption.

 

Chronologie récente

• 2008 : ArjoWiggins produit 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

• 10 avril 2014 : après l’annonce de la prochaine future reprise du site, un repreneur finlandais se dit intéressé. À partir de cette date, les différents projets de reprise se succèdent, tantôt sérieux, tantôt un peu moins…

• 25 avril 2014 : la CGT lance une pétition en faveur d’une préemption auprès des élus locaux

• Mai 2014 : portes ouvertes de l’usine pour la présenter à de potentiels investisseurs.

• 16 décembre 2014 : François Hollande, de passage à Boulogne-sur-Mer, se fait interpeller par les salariés d’Arjo sur le dossier.

• Du 13 avril jusqu’à début juillet 2015 : arrêt progressif des machines.

• 2015 : ArjoWiggins fait état de 850 millions d’euros de chiffre d’affaires. L’entreprise ne reverse pas de dividendes à ses actionnaires. 12 000 personnes sont parties en quatre ans, pour 1,2 milliard d’euros en frais de restructuration.

• 21 mai 2016 : deuxième opération portes ouvertes, cette fois-ci avec les machines arrêtées, en présence de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT.

• 26 janvier 2017 : la CGT d’ArjoWiggins saisit la justice pour perquisitionner les sièges d’Arjo, Sequana et Stora Enso.

• 13 février 2017 : la cotation en bourse de Sequana est suspendue, afin que l’affaire avec British American Tobacco s’éclaircisse.

 

Des affaires, des affaires…

Sequana a vu son siège, ainsi que celui d’Arjowiggins et de Stora Enso, autre entreprise dont le site de Corbehem était censé faire partie d’un plan de reprise. La CGT soupçonne les deux entreprises de s’être entendues afin que l’offre de reprise n’aboutisse pas. Le but présumé : faire en sorte que la concurrence ne se mette pas en place. Le site de Corbehem ne se vendant pas non plus, l’avocat du syndicat a décidé de demander une perquisition. Le 26 janvier, les perquisitions ont eu lieu aux sièges des trois sociétés. Les ordinateurs ont été saisis afin de trouver la preuve d’une éventuelle entente. Si tel est le cas, les syndicalistes pourraient porter plainte si une négociation n’est pas relancée.

D’autre part, un contentieux oppose Sequana à British American Tobacco (BAT) à propos des dividendes reçus en 2008 et 2009 provenant de son ancienne filiale Windward Prospects, vendue en 2009. BAT, de son côté, pense qu’il est créancier de cette dernière et que les fonds ont été perçus illégalement par le CA de Windward Prospects, sans prendre en compte les coûts causés par la dépollution d’une rivière et de plusieurs de ses sites. Le groupe français n’a pas réservé la somme nécessaire au règlement de ce litige, estimant ses arguments comme suffisamment solides… Pour l’heure, un premier verdict a condamné Sequana à régler une ardoise de 138,4 millions de dollars pour la dépollution, le groupe se préparerait à faire appel… La décision ne concerne en revanche que Sequana, pas les entreprises Antalia et ArjoWiggins.

 

CAPresse

Franck Saillot a décrit un échange "musclé" lors de la table ronde.

CAPresse

Le 13 février, une table ronde était organisée avec les élus locaux, les représentants des salariés et de l'Etat ainsi que les acteurs du dossier.