À Calais, la dernière chance du dentellier Noyon

Une reprise qui pose des questions

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9626 par

Après une mise en liquidation judiciaire avec poursuite d’activité au début de l’année, Noyon, l’entreprise phare de la dentelle de Calais, a été reprise par un pool de clients qui accompagnent l’actuelle direction et quelques salariés pour un nouveau départ. Un montage inédit…

D.R.

Ecoute favorable du tribunal de commerce sur le plan de reprise proposé par la direction et son pool de clients, le 10 février 2017.

Opération réussie pour la direction des Etablissements Lucien Noyon : le plan de reprise des derniers actifs du dentellier a été acceptée par le tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer qui a rendu son délibéré le 13 février dernier. Les juges consulaires et le procureur adjoint ont rendu une décision qui fera date dans l’histoire du droit consulaire.

Qu’on en juge : après quatorze ans de pertes successives, Noyon est exsangue quand il est mis en redressement judiciaire en octobre dernier. Il procède dans la foulée à un plan social de 70 postes (sur 240). Les AGS paient déjà les salaires. Moins de trois mois plus tard, la direction demande la liquidation judiciaire assortie d’une possibilité de cession. Fin décembre dernier, Henri-Philippe Durlet, directeur général de Noyon, crée la Société des dentelles de Calais Noyon (SDCN), structure pilote pour rassembler d’autres acteurs qui s’apprêtent à faire une offre sur le dentellier moribond. Noyon cumule les pertes et les dettes, sa maison mère (PBO) risque d’être emportée par la chute de sa filiale. Depuis une décennie, Olivier Noyon, petit-fils du fondateur, et président du directoire, vend les actifs de l’entreprise familiale pour la maintenir à flot et «préserver la filière». Il en va en effet de l’avenir de la filière disent les pouvoirs publics qui achètent à tour de bras : terrains, bâtiments, jusque son siège calaisien. Mais Noyon n’adapte pas sa masse salariale à son activité et pratique des prix qui ne lui assurent pas sa rentabilité. À la recherche de son point mort depuis son redressement judiciaire de 2008, le dentellier n’est jamais parvenu à respecter son plan de continuation avalisé par le tribunal en mars 2010.

CAPresse 2017

Olivier Noyon (à gauche) ne sera plus opérationnel dans la direction de la nouvelle structure.

Un montage juridique oséLa dernière liste des créances disponible auprès du tribunal affichait un total de 15,3 millions d’euros, dont 6,3 millions de privilégiés. Noyon ne remboursera pas. Son activité jusqu’à fin 2016 ne fait que décroître : 18 millions, 15 millions, 13,5 millions d’euros (fin 2016). Avec 240 personnes, le modèle ne peut tenir. Le tribunal de commerce a validé un modèle plus restreint avec 170 personnes et une activité estimée par la direction à 12 millions d’euros en 2017. L’équilibre serait atteint en 2019. L’opération rassemble trois clients de Noyon (Etam, La Perla et Vandevelde), le partenaire indien MAS − avec qui il est minoritaire dans sa filiale Noyon Lanka qui produit de la dentelle tricotée −, la maison mère de Noyon PBO, la société d’Henri-Philippe Durlet, une soixantaine de salariés et une quinzaine de personnes extérieures à l’entreprise. L’ensemble forme un capital de 500 000 euros, avec un million déposé en compte courant, le Conseil régional apportant un million d’avance remboursable (avec un différé de deux ans et un taux compris entre 1,5 et 5%). Mais 2,5 millions d’euros ne font que quelques mois de trésorerie dans une industrie où, de la commande au paiement, il peut se passer six mois… «Il nous faut maintenir une chaîne d’approvisionnement de qualité. Les clients s’en rendent compte. C’est ce qui les motive. La Région a aidé les autres dentelliers, elle aidera Noyon», expliquait le directeur de Noyon quelques jours avant l’audience. «On ne peut pas ne pas y être ; c’est un savoir-faire inestimable qu’il faut protéger», soutenait Marie Schott, directrice d’Etam, venue plaider au tribunal.

De «l’intelligence économique» et social au soutien aveugle. Et ce dernier a fait preuve d’imagination pour accepter le plan de reprise qu’il ne manque pourtant pas de trouver «insuffisant». Noyon est vendu 200 000 euros, avec plus de 11 millions «d’installations techniques, matériels et outillages industriels» à l’actif, encore 3,5 millions en «constructions»… Le tribunal octroie les 80 métiers Leavers et les quelques métiers Jacquard pour 90 000 euros ; les stocks pour 100 000 euros alors qu’ils sont estimés à plusieurs millions. Pour comparaison, Codentel, (moins de 2 millions de chiffre d’affaires et 34 salariés), racheté l’an dernier par le Caudrésien Holesco, a été vendu 1 million d’euros avec une quarantaine de métiers. Le tribunal a dû attendre la décision du procureur adjoint de lever l’interdiction réglementaire faite aux deux membres de la direction (Olivier Noyon et Henri-Philippe Durlet) de participer de la reprise. «Il convient de faire preuve d’intelligence économique et sociale, a plaidé Philippe Sabatier, et d’accepter l’entrée au capital de personnes sans lesquelles le projet Noyon dentelles ne peut voir le jour. La présence de M. Olivier Noyon est logique et légitime, car elle traduit l’attachement particulier des salariés et de la clientèle à l’actionnaire historique qui a sans cesse réinvesti dans cette activité pour maintenir le savoir-faire de l’entreprise. Cette nécessité est d’autant plus forte qu’il s’agit de la seule offre parvenue au tribunal, qu’elle a le mérite de sauver tous les emplois et d’être crédible au regard de la solidité des partenaires commerciaux qui s’associent au projet.» Quid des autres dentelliers qui se plaignent du favoritisme dont jouit Noyon ? «Nous aussi nous avons demandé il y a quelques années à la Ville de racheter notre siège : pas intéressée nous ont-ils dit… avant d’acheter le terrain en face», se souvient Michel Berrier, dirigeant de Desseilles repris l’an dernier par le Chinois Yongshen.

CAPresse 2017

Fac-similé du jugement du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer : Noyon vendu 200 000 euros.

Avec la reprise, une «remise sur un pied d’égalité» avec les autres dentelliers… Philippe Sabatier n’a pas manqué de pointer l’absence des autres dentelliers et de répondre aux critiques évoquant «les craintes exprimées dans la presse par les concurrents (…), qui redoutent que ce projet verrouille (…) les commandes des principaux clients de lingerie». Mais qui va montrer ses dentelles à des clients qui sont majoritaires chez le principal concurrent des autres dentelliers ? Les clients actionnaires de Noyon le laisseront-ils relever les prix ? Pourquoi paieraient-ils plus cher une dentelle alors qu’ils viennent d’acquérir des stocks importants ? Le tribunal n’a pas la même analyse et répond ainsi : «Les arguments des opposants à cette cession sont simples : la dentelle Leavers sur le segment lingerie connaît une forte contraction du marché dans une guerre des prix ; la reprise des 170 salariés apparaît déraisonnable et empêche de présenter une offre concurrente qui ait quelque chance d’être retenue ; le modèle n’est pas viable sur le long terme mais crée dans l’immédiat une forme de concurrence déloyale en rendant captive une part importante de la commande client au profit d’une nouvelle structure allégée de ses dettes.» Les juges et le procureur adjoint font «pièces à ses critiques» et remettent «les choses en perspective» dans un argumentaire inédit dans la profession : «Noyon a connu en douze ans une véritable descente aux enfers, puisque cette entreprise est passée de 66 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2003 (…) pour à peine 13 millions d’euros en 2016. Noyon a perdu d’importantes parts de marché quand certains de ses concurrents bénéficiaient, au travers de plans de cession successifs, d’une diminution de leurs coûts de production alors qu’elle-même s’épuisait dans le paiement d’un passif social lié aux plans de réduction de son personnel. En quelque sorte, le plan proposé aujourd’hui ne fait que remettre sur un pied d’égalité Noyon avec ses principaux concurrents de la place calaisienne et le chiffre qu’elle devra développer au terme de son business plan n’apparaît pas annoncer une hégémonie sans partage.» L’avenir le dira ou le contredira.

Un contexte toujours aussi mouvant. Ce qui est certain, c’est que le nombre de clients diminue, que les prix sont tendus et que la situation bouge très rapidement dans le secteur : depuis la reprise par Holesco, Codentel perd de l’argent ; idem pour Desseilles, qui mettra probablement plusieurs années à tenir ses objectifs. La teinturerie calaisienne, plus chère de 20 à 30% que des concurrents allemands ou autrichiens, ne verra probablement pas revenir Noyon et manquera donc de volumes. Les repreneurs de Noyon auront tôt fait de vendre la filiale espagnole acquise l’an dernier. Des ventes de métiers auraient commencé en catalogne. Sur le segment de la dentelle Jacquard, des nuages se profilent. L’Indien MAS, gros producteur, pourra profiter toujours plus des dessins de Noyon et les adapter au Sri Lanka, la direction de Noyon pesant moins que lui à l’actionnariat. En sus, Hanggang, un nouveau fabricant chinois, arrive avec des machines low cost qui devraient ajouter encore de la production sur le marché de la dentelle tricotée. La concurrence devrait également s’accroître dans le Leavers avec le Japonais Sakae Lace, qui déménage son usine chinoise pour l’installer en Birmanie, avec un coût salarial divisé par 3, des métiers déjà sur place et des équipes en formation. Aux Etats-Unis, on voit resurgir un fabricant de Leavers après une extinction de cette industrie : Tauber. Plus proche, à Rouvroy, l’Italien Pizval a achevé le montage électronique des métiers Leavers achetés au défunt Brunet il y a dix ans. «Aucun dentellier n’a la taille critique pour tenir le choc. S’il n’y a pas d’accord entre dentelliers, ils pourraient tous disparaître», prophétise Jean-Louis Dussart, ancien dirigeant de Desseilles. A Calais, l’union reste un combat.