Thierry Letartre, directeur général des Laboratoires Anios

«Une vision de l’avenir ne s’apprend pas à l’école»

Publié dans l'édition Nord N. 8818 par

Thierry Letartre a beau ne pas avoir suivi d’études supérieures, son inventivité et sa proximité du terrain ont fait de lui un directeur général aussi bien paternaliste qu’innovant. A la tête de l’entreprise familiale, avec son frère Bertrand il anticipe l’avenir pour continuer de faire d’Anios le leader européen sur le marché de la désinfection.

Il l’avoue volontiers : les études, ce n’était vraiment pas sa passion. «J’ai suivi mes études secondaires dans plusieurs collèges, car je n’étais pas bon élève. Je me suis retrouvé à Pau, chez les parachutistes, une année vraiment difficile», se rappelle Thierry Letartre. Puisque ses six frères et sœurs ont tous suivi des études, il décide, à son retour de l’armée, de repasser son bac – G2, «Techniques quantitatives de gestion» – et d’entamer une année en droit. «A vrai dire, cela ne s’est pas très bien déroulé, ça ne m’intéressait pas du tout ! J’ai raté deux fois ma licence.» Il entre sur le marché du travail en 1974 au sein de la société de matériel médical Vivier, à Lille, en tant que commercial. En parallèle, il met un pied dans l’entreprise familiale durant les vacances estivales, qui, à sa création en 1898, était spécialisée dans la fabrication de désinfectants destinés aux brasseries puis à l’industrie agroalimentaire. «Avec mon expérience chez Vivier, je me suis rendu compte qu’il y avait un marché pour Anios dans le monde hospitalier jusqu’alors inexploité.» Il adapte donc un produit déjà commercialisé pour le monde alimentaire : «J’ai réalisé des berlingots de produits que j’ai présentés au CHR de Lille. Ça a marché, poursuit l’actuel directeur général. Dans les années 1970, Anios faisait moins d’un million de francs de chiffre d’affaires. Difficile de m’embaucher, donc je suis devenu VRP multicarte : je travaillais pour l’entreprise familiale et pour d’autres clients. J’ai pu voir ce qui se passait dans le cœur de l’hôpital.» En 1976, il est rejoint par son frère Bertrand pour développer le marché hospitalier, qui représente aujourd’hui 80% du chiffre d’affaires. Il prend la direction en 1982, notamment en développant massivement l’export (60% du chiffre d’affaires). «Nous formons une équipe soudée et complémentaire, lui plus gestionnaire et moi plus commercial, surnommé ‘le développeur’, arpentant le terrain et remontant les informations», précise Thierry Letartre. S’il avoue s’appuyer sur de bonnes équipes, notamment en comptabilité, pour laquelle il estime manquer de compétences. Il suit depuis quelques mois une formation en anglais : «Je veux avoir une réaction immédiate lors de réunions !»

D’une entreprise familiale à un groupe international. «Un chef d’entreprise doit avoir une vision de l’avenir et ça, ça ne s’apprend pas !» Aujourd’hui à la tête de 250 salariés à Hellemmes et Sainghin-en-Mélantois (sur un effectif total de 720 salariés), les deux frères ont fait des Laboratoires Anios le leader européen sur le marché de la désinfection, racheté début février 2017 par le groupe américain Ecolab pour 750 millions d’euros. La société était auparavant détenue à 49% par la société indépendante d’investissement Ardian et à 51% par les frères Letartre. «En 2013, nous avons été convoqués par Air liquide à Paris pour la vente d’Anios. C’est Ardian qui a racheté 49% du capital mais, un LBO durant entre trois et cinq ans, Ecolab est arrivé avec une belle proposition. La négociation a duré plus de six mois. Le groupe (acteur mondial des technologies et services de l’eau, de l’hygiène et de l’énergie, CA de 13,5 milliards de dollars, 47 000 collaborateurs, ndlr) n’est pas présent en France, donc pourquoi pas travailler avec eux… C’est une opportunité, avec une garantie exceptionnelle», détaille Thierry Letartre. En 2016, Anios a réalisé un chiffre d’affaires de 228 millions d’euros (en croissance de 3,6% par an, + 25% depuis 2014) et a fait plusieurs acquisitions ces deux dernières années. Père de quatre enfants – dont trois sont salariés d’Anios –, Thierry Letartre met sa fibre paternaliste au service de l’entreprise familiale : «Notre porte est toujours ouverte, nous sommes toujours disponibles, le management est transversal, il n’y a pas de pyramide. Je vais bientôt avoir 65 ans, mais si je peux raconter mon histoire et donner envie, alors pourquoi pas ?»

D.R.

Thierry Letartre, directeur général des Laboratoires Anios.