À Calais, Desseilles bouscule la tradition

Un parfum de révolution

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 8379 par

 

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Les fabricants de dentelle ont suffisamment de profondeur historique pour regarder avec suspicion les innovations managériales de certains dirigeants qui osent bousculer l’antique ordre qui préside à la fabrication de la dentelle de Calais et de Caudry. Ils avaient déjà snobé les “nouveaux dirigeants” des années quatre-vingt et quatre-vingtdix venus compléter leur groupe textile par cette niche industrielle. La plupart étaient repartis après de longues années de dettes malgré leur reportings hebdomadaires et leurs investissements hasardeux. Desseilles avait connu cette période après sa vente au groupe britannqiue Courtaulds. L’entreprise était passée dans les mains d’un holding de participation (Fenway) qui l’avait dotée d’une filiale en Thaïlande. A la clé, des pertes colossales et une revente de Desseilles au rabais. Trois cadres français s’étaient ensuite penchés sur l’affaire, soutenus par l’industriel letton Lauma. C’était en 2007. Un an plus tard, en pleine récession, Lauma enquillait les apports en capital et cherchait à sortir rapidement de son onéreux investissement. L’histoire ne s’est pas répétée avec la “énième” reprise de Desseilles. En juillet, le tribunal de commerce de Boulognesur- Mer agréait la reprise de la plupart des actifs de l’entreprise par l’équipe de cadres soutenue par deux fabricants caudrésiens. Cette reprise détonne : Desseilles tourne sans tulliste…

Un maillon de la chaîne qui disparaît. Dans l’atelier, une dizaine de métiers Leavers tournent. Derrière les machines, une demi-douzaine de “passeurs de chaîne” (profession menant au métier de tulliste) s’activent. Si un tulliste a été d’abord un passeur de chaîne, tous les passeurs de chaîne ne deviennent pas forcément tullistes. Certains attendent longtemps avant que les tullistes ne les acceptent dans la corporation : question de savoir, de technique et de patience… Chez Desseilles, la direction assume le fait d’avoir bousculé cette tradition. “Nous avons une nouvelle génération à faire accéder aux métiers Leavers, plaide Jean-Louis Dussart, directeur de l’entreprise. Il y a une surveillance supplémentaire sur les machines par notre contremaître qui est tulliste. Les gens sont demandeurs, ils apprennent vite.” Vérification des fils, les doigts sur les chariots-bobines : Ludmilla travaille en questionnant du regard le dernier tulliste de l’atelier Leavers. “J’étais wheleuse (préparatrice de bobines). Quand on m’a proposé de venir à l’atelier, j’étais contente de pouvoir apprendre quelque chose de nouveau.”. Jean-Louis Dussart glisse : “Ça fait du bien à tout le monde, une femme dans un atelier de dentelle. Elle apprend plus vite que tout le monde. Une seconde femme va d’ailleurs arriver.” Les dirigeants de Desseilles affirment qu’il faut secouer la profession. “On a aussi un wappeur (préparateur de rouÀleaux) qui est arrivé à l’atelier. Il avait travaillé sur un métier auparavant… Il y a encore des tullistes à redécouvrir sur la place, des gens qui ont envie, pas des gens installés”, explique Gérard Dezoteux, directeur du bureau de création. Reste à attendre les retours du service qualité pour voir si cette stratégie fonctionne. Depuis la reprise, la production s’envole. La place observe avec attention ce qui se passe chez Desseilles. C’est la première fois qu’un atelier ne dépend plus exclusivement des tullistes. Le coût d’un tulliste en f in de carrière peut dépasser 4 000 euros bruts mensuel. Cette charge a longtemps été pointée du doigt par les dirigeants des entreprises dentellières. Avec les passeurs de chaîne, les salaires sont moindres, même si les primes de production demeurent.

Depuis la reprise, la production s’envole… “Nous produisons plus aujourd’hui avec nos passeurs de chaîne qu’hier avec nos tullistes”, aff irme Jean-Louis Dussart. Desseilles investit donc dans une nouvelle ressource humaine qui veut faire ses preuves et s’active à parfaire son atelier : un four pour bobines va être installé prochainement. L’entreprise s’est séparée d’une quarantaine de personnes lors de la reprise et fonctionne avec un étiage de 70 salariés pour un chiffre d’affaires escompté de 8 millions d’euros.