Disparition de SeaFrance

Le transmanche ouvreune nouvelle page de son histoire

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 8413 par

 

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L’aventure continue pour l’ancienne compagnie maritime SeaFrance, déclarée le 9 janvier en cessation d’activité et mise en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Paris. L’administrateur judiciaire Stéphane Ferrand est devenu le liquidateur des actifs de la compagnie et aura la charge de vendre ce qui reste de l’entreprise. Les candidats, déclarés ou non, sont nombreux. Les 880 salariés (dont une écrasante majorité en CDI) sont licenciés et toucheront leur dernier salaire dans 15 jours. La direction, qui sera restée silencieuse jusqu’au bout, restera dans l’histoire celle qui n’aura pas réussi à éviter le bradage d’un fleuron français du Détroit. Les concurrents vont, quant à eux, continuer de drainer la clientèle de Seafrance encore quelques semaines avant que d’autres concurrents ne viennent prendre la place laissée vacante par l’ancien pavillon français. “Un gâchis”, comme le répète Nathalie Kosciuzko- Morizet, ministre du Développement durable, venue, le lendemain de l’annonce, à Calais rencontrer les marins. Dans la salle de réunion de la sous-préfecture de Calais, ils sont venus tour à tour. D’abord la CFDT, syndicat majoritaire et décrié comme jamais depuis trois ans. Puis les membres d’un collectif de salariés (souvent sédentaires) qui crient à la catastrophe quelques jours avant le naufrage… Ensuite, les autres syndicats (CGT, CFTC et CGC) qui sont venus dire tout le mal qu’ils pensaient du projet de SCOP et de la main mise de la CFDT sur la compagnie. Enfin, la ministre et la maire ont assuré à la presse que rien n’était perdu, que “la priorité du gouvernement, c’est l’emploi” et qu’il n’a “pas de préférences sur les différentes solutions pour la suite”.

Nouvelle donne. Quelles seront les stratégies des uns et les craintes des autres ? Partisane d’une SCOP repreneuse des actifs, la CFDT a trouvé un nouvel allié avec Eurotunnel. Son PDG, Jacques Gounon, suit le dossier en effet de près depuis longtemps : Eurotunnel est en justice pour dénoncer les aides publiques qu’a reçues SeaFrance. L’entreprise gestionnaire du tunnel a accru ses parts de marché sur le transmanche ces deux dernières années et elle compte bien asseoir sa position. Quelques jours avant la décision du tribunal, le groupe franco-britannique laissait filtrer la rumeur : il allait faire une offre de rachat après la prononciation de la liquidation. Le 10 janvier, Jacques Gounon déclare effectivement qu’Eurotunnel propose d’acquérir trois navires (Rodin, Berlioz et Nord-Pasde- Calais) et de les louer aux promoteurs de la SCOP. Le montage est simple : formation d’une société d’économie mixte avec les collectivités territoriales (Région, départements, agglomérations et villes) et convention passée avec l’opérateur coopératif. Une solution mixte qu’écarte d’emblée la ministre : “Il y a mauvaise foi de certains. Cela tombe sous le coup de l’interdiction de Bruxelles d’aider d’une manière ou d’une autre une entreprise pour les acteurs publics. Et l’aide du FSI tombe également sur cet argument.” Mais la ministre concède que ses services évaluent encore ce scénario, comme ils examinent la possibilité qu’aurait Eurotunnel d’être directement opérateur maritime… Oubliant au passage la position de l’entreprise sur ce point précis. Rien n’exclut (au moment de notre bouclage le 11 janvier) cependant Eurotunnel et la SCOP du scénario à venir. Certes, “le projet de SCOP s’est complexifié depuis la liquidation”, nous dit Philippe Parisseaux, l’un des piliers de la CFDT, mais tout n’est pas encore joué. Une inconnue de taille réside ainsi dans l’absence de la Région. Non invité lors du déplacement de la ministre, le Conseil régional, qui s’est engagé (verbalement lui aussi) à apporter 11 millions d’euros au projet SCOP, n’a pas encore réagi à la disparition de la compagnie maritime. Mais Daniel Percheron, son président, voudra-t-il encore s’associer au syndicat CFDT après que ses dirigeants ont été menacés d’exclusion par François Chérèque pour comportements “honteux”. Le secrétaire fédéral reproche, rappelons-le, à Didier Cappelle (secrétaire du syndicat maritime Nord) et Eric Vercoutre (secrétaire du comité d’entreprise de SeaFrance) de ne pas avoir voulu du consortium DFDS/ LDA. L’offre de celui-ci (en novembre, elle était de 560 salariés repris et 5 millions pour les bateaux) a aujourd’hui bien changé. L’opérateur danois propose (verbalement) une reprise de 300 salariés (dont 240 marins) et il n’est plus question d’acheter les navires pour l’opérateur établi à Dunkerque : DFDS amène les siens… Le consortium qu’il forme avec LDA a les mains libres pour le recrutement et la ministre l’a confirmé : “DFDS n’envisageait pas de reprendre les salariés protégés.” Comprendre les délégués du personnel (majoritairement CFDT). Néanmoins, Eurotunnel n’a pas intérêt à voir s’installer les Danois et leur politique tarifaire agressive. Eurotunnel doit protéger sa marge plus fragile que chez un opérateur maritime comme P & O.

Des conséquences en cascade… Nathalie Kosciuzko- Morizet est venue réconforter les salariés et le territoire : “Même si elle était probable, la liquidation est forcément un choc pour tout le Calaisis.” Et de promettre aux marins une attention particulière de l’Etat : “Par le passé, les offres de reclassements de la SNCF ont beaucoup déçu. Je vais demander à Guillaume Pépy d’être beaucoup plus clair et de travailler sur la qualité de l’accueil des salariés qui choisiront le reclassement.” La SNCF a d’ailleurs fait savoir le lendemain de la visite de Nathalie Kosciuzko- Morizet qu’elle reclasserait 500 personnes. Dans son précédent plan social, elle en avait promis 400 ; 10 travaillent aujourd’hui pour elle… Nathalie Kosciuzko- Morizet a également promis de suivre avec attention les projets de création d’emploi dans le Calaisis. “Nous avons évoqué ces projets avec le maire de Calais, certains pouvant générer plusieurs milliers d’emploi.
Pour autant, la disparition de la compagnie va avoir pour conséquence la perte de centaines d’emplois indirects et induits, notamment chez les fournisseurs. Conséquences néfastes aussi pour le port de Calais dont le gestionnaire est en phase d’enquête publique pour son grand projet “Calais port 2015”. Pour Jean-Marc Puissesseau, président de la CCI Côte d’Opale, la disparition de la compagnie est douloureusement concrète : “plusieurs millions d’euros par an” de taxes portuaires en moins. Pour les salariés, le couperet est définitivement tombé. Le plan social sera particulièrement généreux, période électorale oblige. Les indemnités supra-légales coûteront 36 millions d’euros à l’Etat. Le reclassement ne sera pas un long fleuve tranquille : déjà 270 salariés, victimes du plan social de 2010, sont en justice pour licenciement abusif et dénoncent l’absence de reclassement. L’audience est fixée au 24 janvier.
Les épisodes sociaux déborderont largement la campagne présidentielle. Des négociations ont commencé dernièrement, l’Etat recevant les syndicats à Paris, les candidats au rachat des bateaux fourbissant leurs armes avec leurs alliés du moment…
Le premier épilogue montre un territoire profondément meurtri et divisé : guerre de tranchée syndicale (CFDT/CGT), élus partagés entre pro-Eurotunnel (maires de l’agglomération, Jacky Hénin, député européen PCF et ancien maire de Calais) et pro-DFDS (Natacha Bouchart, sénatrice-maire de Calais, gouvernement). De quoi rendre le territoire encore plus exsangue…