Les tribulations du dossier SeaFrance

SeaFrance bouge toujours

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 8417 par

 

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Salle Gambetta flambant neuve. Ils arrivent des boulevards de Calais. Les salariés de SeaFrance commencent à recevoir leur lettre de licenciement, ils sont résignés mais curieux. Curieux de voir le liquidateur judiciaire tenter de leur expliquer la procédure. Près de 700 personnes remplissent la salle. Pendant ce temps, Stéphane Gorias, le liquidateur judiciaire, est en comité d’entreprise, à l’autre bout de la ville. Il informe les représentants des personnels de l’avancée de sa mission. Et ça dure… Enfin, il arrive, suivi d’Eric Vercoutre, secrétaire du comité d’entreprise et pilier de la CFDT. Silence. Il monte sur l’estrade et s’approche du micro : “C’est un exercice inédit qu’un liquidateur judiciaire vienne s’exprimer devant les salariés d’une entreprise. Le comité d’entreprise n’est pas fini, je ne peux donc pas vous livrer le contenu du PSE mais je vais vous expliquer la procédure de liquidation judiciaire.” Après un cours sur les aspects sociaux d’une liquidation judiciaire, Stéphane Gorias en vient au plan financier. “Les créances totales sont de 170 millions d’euros. L’ensemble des dettes, de 490 millions d’euros. (…) J’ai fait le tour des entreprises du groupe SNCF pour les reclassements. Il y en a 1 219.” Certains sourient dans la salle. “Je tiens à dire que je suis indépendant ; le contexte médiatique et politique est particulier.” Encore des sourires dans les rangs. “La cession des actifs a démarré dans la presse. J’en suis très étonné. Nous allons estimer les actifs et choisir parmi les courtiers candidats à la reprise des navires. Il y aura un appel d’offres. Je vais définir un calendrier. Je proposerai au juge commissaire des solutions pour la réalisation des actifs. Il sera sensible aux conséquences sur l’emploi. La cession sera transparente et loyale” précise- t-il. Toujours des sourires dubitatifs parmi les salariés. La question de la vente des bateaux est dans tous les esprits. Les promoteurs de la SCOP les verraient bien repris par Eurotunnel avec qui ils sont en discussion. Mais le temps est compté : si les navires sont en lay-buy chaud (prêts à repartir), leur valeur reste importante. S’ils sont mis en lay-buy froid (désarmés), leur valeur chutera… Et les actifs gérés par le liquidateur fondront comme neige au soleil.

Au tribunal correctionnel !Je vous propose d’attendre que le CE se termine. Nous avons bien avancé, ce ne devrait plus être très long”, lance encore le liquidateur à la foule qui se lève déjà pour sortir. Finalement, le CE reprendra lundi, la CGT et la CFDT, désormais simplement consultées, refusant le plan proposé par le liquidateur. Réunis en assemblée générale le 25 janvier, les promoteurs de la SCOP ont fait salle comble. Ils étaient plusieurs centaines venus applaudir leurs représentants, débattre de la suite et des négociations avec Eurotunnel (cf. La Gazette 8415), avant d’entonner La Marseillaise. “Le business plan est quasiment prêt. M. Giguet – exdirigeant de Britanny Ferries et futur PDG de la SCOP – travaille d’arrache-pied avec Eurotunnel”, a rapporté Didier Capelle, secrétaire du syndicat maritime CFDT. “On a perdu une bataille mais on ne perdra pas la deuxième”, a lancé Me Philippe Brun. Les promoteurs de la SCOP et leur conseil ont prévenu : “ça suffit la campagne de calomnie sur Didier Capelle et Eric Vercoutre. Le Figaro, Libération, Le Journal du dimanche, «Nord machin» (Nord Littoral), C dans l’air… : au tribunal correctionnel ! Nous ne laisserons plus rien passer.” Ils ont pointé les vices de forme des propositions de reclassement de la SNCF, entachées d’illégalité. Dans la salle, plusieurs navigants et sédentaires témoignaient. Dans les rangs : “on l’oublie pas Chérèque…” Le secrétaire national de la CFDT a en effet désavoué publiquement la section maritime Nord au moment où elle faisait la promotion d’un projet de reprise des salariés. Lui aussi ira en correctionnelle pour répondre de ses attaques dans les médias. D’autre part, l’audience, qui devait se tenir la veille et qui concerne près de 300 recours contre le plan social de décembre 2010, mettra encore plus la pression contre la SNCF et le gouvernement en pleine campagne des législatives. SeaFrance vit encore et n’entend pas laisser passer la vague du rebond face au consortium LDA/DFDS : ce dernier va prochainement déposer une offre de reprise pour la ligne Calais-Douvres. Et le Conseil régional aura bien du mal à refuser à l’attelage franco-danois les autorisations si celui-ci remplit les conditions minimales fixées par la CCI Côte d’Opale, concessionnaire du port. Le temps joue en faveur du consortium.

30 millions d’euros et une campagne électorale. Le Conseil régional n’avait pas été très prolixe ces dernières semaines. “Nous n’avons pas participé à la gesticulation médiatico-politique”, explique Yann Capet, conseiller régional chargé par Daniel Percheron du dossier calaisien. Il veut se projeter “au-delà” du cas SeaFrance et a publiquement proposé, lors d’un point presse le 24 janvier dernier, à l’Etat et aux autres collectivités territoriales – “sans esprit partisan” – d’abonder au fonds d’aménagement du littoral dans lequel la Région va mettre 10 millions d’euros supplémentaires dans l’enveloppe initiale. “Avec 30 millions, nous donnerions un coup d’accélérateur au Calaisis et à la Côte d’Opale en investissant dans des projets.” Pas sûr que l’Etat tende la main après avoir écarté la Région des négociations lors de la fin de la dernière période judiciaire… Le vide laissé par SeaFrance sur le Détroit, et dans les comptes publics, n’a pas fini d’occuper les esprits. La mort annoncée de la compagnie maritime continue de mobiliser les énergies sur fond de campagne électorale…