Avec la perspective d'un Brexit "dur"

2019 : une année de stress pour la frontière maritime ?

Depuis le début de l’année, l’inquiétude se lit sur les visages des acteurs de la Côte d’Opale. Le vote négatif du Parlement anglais, à propos de l’accord négocié avec l’Union européenne, a poussé les principaux acteurs économiques et politiques à s’exprimer. Jamais la Côte d’Opale n’avait fait l’objet de tant d’attentions, notamment avec la visite surprise du Premier ministre Edouard Philippe, le 18 janvier dernier.

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Le pire des scénarios envisagés est celui qui s’avance pour le moment : le Parlement britannique a rejeté fortement (432 contre 202) la proposition d’une sortie négociée de l’Union européenne sur laquelle s’étaient entendus le gouvernement de Teresa May et les négociateurs européens. Si rien n’évolue prochainement, le Brexit sera donc «dur», c’est-à-dire sans texte actuel le régissant ; le droit minimal de l’OMC vaudra.

«Les douanes françaises se préparent à ce qu’on appelle un Brexit dit dur, c’est-à-dire le Brexit plein et entier, avec la création d’une frontière tierce sur le franchissement de la Manche», indique Eric Meunier, directeur interrégional des Douanes des Hauts-de-France. «Cela suppose de créer des processus de dédouanement à l’import comme à l’export ; des processus dans lesquels l’ensemble des dispositions du Code des douanes de l’Union seront respectées.» Ainsi, des formulaires seront à remplir pour les transporteurs et toute entreprise exportatrice ou importatrice.
Edouard Philippe l’a dit à Calais lors de sa visite portuaire et ferroviaire : «Nous serons prêts le 30 mars. Les travaux auront été réalisés, les recrutements auront été faits, les procédures auront été mises en œuvre ou adaptées pour celles qui existent, pour qu’un Brexit dur se passe dans les meilleures conditions pour nos concitoyens.» La France créera donc une frontière, mais cherche surtout à s’assurer qu’il n’y aura pas de rupture de flux des biens et marchandises à destination ou en provenance de la Grande-Bretagne. La localisation de la frontière n’est pas définie, mais il est hautement probable que nos voisins britanniques auront à la gérer chez eux et non plus sur les ports de Calais, Dunkerque ou sur le site du tunnel…
«Nous voulons créer une frontière intelligente : automatiser au maximum le dédouanement des marchandises via la prédéclaration. Nous travaillons intensément avec les exploitants pour installer nos services. La Douane facilite au maximum, mais conserve une capacité de contrôle. Nous avons pris le temps de recruter : pour le 29 mars, il y aura plusieurs centaines de douaniers en renfort. Nous avons la capacité d’affronter la situation la plus compliquée grâce à la souplesse dans la gestion de nos effectifs», explique le directeur interdépartemental des Douanes. Cela se traduira par 50 douaniers supplémentaires à Calais et 50 à Dunkerque, ce qui portera l’effectif total à près de 1 000 personnes. Mais «tout cela ne servira à rien si les entreprises ne se préparent pas elles-mêmes. Pour danser le tango, il faut être deux ; pour franchir une frontière, c’est la même chose : il faut un déclarant et un douanier. Le douanier sera prêt», affirme le numéro un des Douanes régionales.

A way to hell ?

Lors de la visite du Premier ministre Edouard Philippe le 18 janvier à Calais. © Florian David-Matignon

Même optimisme du côté de la direction de la SEPD. Jean-Marc Puissesseau l’affirme : «Je vous parie que ça se passera bien. Nous nous préparons au Brexit dur depuis longtemps. On a investi 6 millions d’euros pour cela. Contraint et forcé bien sûr…»

«Le seul changement sera d’ordre administratif», appuie le directeur adjoint de la SEPD. «Le long bridge va perdurer et passera par Calais», soutient aussi le président : il s’agit de la route traditionnelle d’Irlande qui passe par la Grande-Bretagne pour arriver à Calais. Elle centralise la place calaisienne en Europe continentale et l’aide à développer des lignes ferroviaires vers l’Espagne et l’Italie. Les travaux de doublement du port permettront d’être aux avant-postes de toute augmentation des trafics entre le Continent et la Grande-Bretagne. Le Brexit fait toutefois craindre une contraction économique et la baisse des trafics. Le cauchemar pour un territoire déjà durement frappé le chômage.

Afin de fluidifier l’augmentation du trafic entre le Continent et la Grande-Bretagne, « nous allons mobiliser nos équipes pour aider les services officiels » promet Jacques Gounon, PDG de Getlink.

Chez Getlink (voir ses résultats en encadré), lors de l’inauguration d’un nouveau poste de commandement opérationnel le 8 janvier dernier, le PDG Jacques Gounon décrit la fluidité promise : «On a le système de capture des plaques (d’immatriculation) et de la déclaration du chauffeur. Dès que le camion arrive sur le terminal de Folkestone, on l’identifie. Nous allons mobiliser ensuite nos équipes pour aider les services officiels, qui manquent souvent de moyens, par un contrôle de documents et à l’enregistrement de ces documents. Le chargeur arrive avec tel type de marchandises, on vérifie que ces documents existent et sont scannés (dans un terminal) et il peut embarquer. Vous voyez qu’on est loin d’une situation ingérable… Durant le temps du trajet, les documents arrivent au terminal de Coquelles. Si les douaniers jugent qu’il n’y a pas matière à contrôle, le camion, comme aujourd’hui déjà, prend l’A16. Pas d’encombrement, pas de congestion.»
Tout roulerait donc ? Une des craintes des acteurs du transport transmanche réside pourtant dans la création de routes alternatives à la ligne Calais-Douvres. La Société des ports des Détroit (qui gère l’exploitation des ports de Calais et de Boulogne-sur-Mer) craint que le trafic se détourne alors même que les travaux du nouveau port viennent de franchir une belle étape avec la fin de la réalisation de la digue (3,2 km), et trois nouveaux postes à quai dans un bassin qui a doublé afin d’accueillir plus de bateaux, notamment plus grands.
Si la Grande-Bretagne a décidé de financer une autre route qui évite Calais (à hauteur de 100 millions de livres sterling) entre l’Irlande, qui reste dans l’UE, et le Continent, l’Union européenne et la France sont attendues au tournant par tous les acteurs régionaux. La Région est en effet propriétaire des ports et la bonne santé de son exploitant est une nécessité pour une partie de sa fiscalité. «Il n’est pas question que le trafic diminue mais qu’il augmente, et nous nous préparons à cela», pétitionne Eric Meunier avant de réviser ses ambitions pour un flux «au moins identique»… Au port de Calais, on se veut toujours rassurant : «On a investi 15 million d’euros, dont les trois quarts à Boulogne en 2018. Les deux ports ont entamé une démarche de quintuple certification. C’est un cas unique pour un port français», souligne Jean-Marc Puissesseau.

Risque migratoire

Y aura-t-il ralentissement en raison de dispositifs administratifs qui feraient perdre quelques heures aux camionneurs ?

Le port se dote et parfait son espace avec de nouvelles zones dédiées à la vérification des futures déclarations douanières. Une zone de contrôle pour les animaux vivants et un service d’inspection vétérinaire sont en cours de réalisation. Comme pour le tunnel, la vérification des plaques d’immatriculation fera gagner du temps. La question migratoire, qui a fortement pesé dans le vote des Britanniques, reste par ailleurs une question centrale pour l’activité économique des deux côtés du Channel : y aura-t-il ralentissement en raison de dispositifs administratifs qui feraient perdre quelques heures aux camionneurs ? Les terre-pleins du tunnel sont déjà saturés alors qu’ils ont été agrandis en 2015. Toutefois Getlink dispose de la ZAC 2 (toujours libre) qui a des sols prévus à ce type de trafic. La voie express qui mène les camions vers le port est murée par endroit et ne fait pas l’objet d’agrandissements ; les aires d’autoroute sont pour la plupart fermées jusqu’à Arras…
Le nouveau terminal portuaire pourra certes accueillir plus de camions, mais si la fluidité n’est pas au rendez-vous, le ralentissement des camions sera une opportunité pour les migrants, comme on l’observe encore régulièrement à Grande-Synthe et, plus rarement, à Calais. Pour la SEPD, le problème ne se posera pas. «On ne contrôle que très peu de choses à part les opérations d’examen des camions pour les migrants, assure Jean-Marc Puissesseau. Ça ne changera pas. On aura une formalité à vérifier avec les documents du chauffeur. Rien de plus.» Il demeure pourtant une inquiétude liée au souvenir des années 2015 et 2016 où le port avait perdu 3,4 millions de passagers quand la Jungle bordait la voie express. Aujourd’hui, la renaturation a changé le site, qui reste toujours très surveillé.

Duty free ?


Au port de Calais, le trafic passagers est en hausse de 1,4% en 2018.

Ils l’ont réclamé avant l’évacuation de la Jungle en 2016, et les élus ont profité de la venue du Premier ministre pour réitérer leur demande : plusieurs espaces en mode duty free «pour faire revenir les Anglais». Principe acquis pour le port (et probablement le tunnel), la présence d’une zone détaxée en centre-ville, pour doper un commerce qui en a bien besoin, n’a pas été retenue par le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin. La réglementation européenne ne semble pas vraiment le prévoir. Le maire (LR) de Calais, Natacha Bouchart, prend exemple sur le cas de Hong Kong dont le centre-ville bénéficie d’une zone détaxée.
Si l’inquiétude quant à une baisse d’activité du port et du tunnel habite les élus, il est à noter que le contrat de territoire (signé avec l’Etat, la Région, l’Agglomération et la Ville suite aux conséquences du phénomène migratoire en 2015 et 2016) prévoit des fonds substantiels pour l’implantation de projets dans le Calaisis. Mais les élus locaux n’ont pas réussi à attirer des investisseurs ou exploitants significatifs, notamment dans le transport et la logistique (projet Dentressangles, Deret) et dans les loisirs (avec l’abandon de facto du projet de parc d’attractions Heroic Land). Une grande partie de ces fonds dédiés ne sont pas utilisés aujourd’hui. Tout reste à faire pour le territoire à l’aube d’un Brexit qui pourrait, in fine, le réveiller. Si la ville veut s’arrimer au duty free, elle pourra (enfin) intervenir financièrement dans le chantier du port.

Le Brexit comme facteur d’unité territoriale ?

Alors, tout se passera-t-il bien ? Officieusement, Jacques Gounon confesse que «les services de la PAF nous disent qu’ils n’auront aucun effectif supplémentaire. (…) Les services vétérinaires nous disent qu’il pourra y avoir quatre personnes supplémentaires, ce qui est dérisoire…». Qui croire dans un laps de temps si court et avec un timing où les Britanniques doivent «bouger» ? Le 29 janvier, leurs députés doivent proposer leur version d’un autre Brexit, alternative à la version amendée de Teresa May qu’ils avaient refusée il y a deux semaines. Autant de temps perdu qui rend irréversible un Brexit dur. Sur la Côte, c’est ce à quoi tous se préparent. Le Brexit, s’il a le mérite de mettre d’accord les autorités portuaires et du tunnel, suscite encore bien du souci quant aux relations avec la «perfide Albion»…

Ports de Calais et Boulogne-sur-Mer : quelques chiffres

Les résultats annuels des ports de Calais et de Boulogne-sur-Mer sont positifs au vu du contexte d’avant-Brexit. «L’année 2018 a vu le retour du trafic tourisme sur la ligne Calais-Douvres et le maintien du port de Boulogne comme 1er port français de pêche», selon la SEPD. Le port voit ses volumes à la criée se maintenir avec 32,14 milliers de tonnes (pour une valeur de 86 millions d’euros). A Calais, le trafic des ferries a été handicapé par l’absence d’un navire sur le premier semestre. Avec un accident à Douvres qui a ralentit le trafic du fret (-4,7% en 2018 par rapport à 2017), l’année a mal commencé. Le second semestre «s’est montré plus vigoureux», indique la direction du port : le trafic passagers repasse la barre des 9 millions de personnes (+1,4% par rapport à 2017). Côté véhicules, la hausse est de 5,16% avec 1,6 million de véhicules transportés. Seuls les bus manquent à l’appel de cette croissance, avec une chute de 1,13%.

Les résultats de Getlink

Le tunnel ne déroge pas à ses précédent exercices : avec 5% d’augmentation de son chiffre d’affaires, Getlink termine son 9e résultat en hausse d’affilée : 1,079 millions d’euros de chiffre d’affaires pour un résultat net très probablement positif mais qui ne figure pas dans la dernière communication du groupe franco-britannique (22 janvier 2019). Eurotunnel enregistre une hausse du trafic navettes de 6% (soit 4,2 millions en cumulé camions, voitures et autocars, pour 636 millions d’euros). Les Eurostar ont été plus nombreux en 2018 suite au lancement d’une nouvelle ligne Londres-Amsterdam, dont la fréquence doit encore augmenter l’été prochain. Le fret ferroviaire enregistre une hausse de 3% avec 2 077 trains. Enfin, la filiale Europorte voit une hausse de son activité, qui passe de 118 à 121 millions d’euros en 2018 (+2%).