Entretien avec Isabelle Matykowski, directrice territoriale, Voies navigables de France

La voie fluviale, un enjeu de taille

Moins polluante et plus fiable en termes de délai, la voie fluviale séduit de plus en plus d’entreprises. Chaque année, 12 millions de tonnes sont transportées sur le bassin géré par VNF en Nord-Pas-de-Calais. Soit 600 000 camions de moins sur un réseau routier déjà saturé…

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L'écluse de Don, très récemment rénovée. © VNF MediaCut.

La Gazette : Quelles sont les principales missions de VNF ?

Isabelle Matykowski : VNF est un établissement public national qui exerce sur la France entière à travers sept directions territoriales et dont le siège national est à Béthune. Nous sommes gestionnaire de canaux et de rivières canalisées, autrement dit, sur les 680 km de réseaux fluviaux que nous gérons en Nord – Pas-de-Calais1, 250 km sont du réseau à grand gabarit, sur lesquels peuvent circuler des bateaux de 110 mètres de long, soit jusqu’à 2 500 tonnes de marchandises transportées. Il s’agit donc d’une zone qui s’étend du port de Dunkerque, en passant par l’Aa et la Deûle, Douai, mais aussi Valenciennes, tout en remontant jusqu’en Belgique. Nous gérons aussi les sept concessions que sont Ports de Lille, les ports du Valenciennois, le port de Béthune, le port d’Harnes, le port d’Arques, le port de Douai et le port de Guarbecque. Les missions de gestionnaire d’infrastructure sont bien connues,  mais VNF, ce n’est pas uniquement cela.

C’est-à-dire ?

Avant tout, nous transportons de l’eau ! La gestion de l’eau est notre première mission : nous récupérons 80% des eaux de surface et gérons les niveaux d’eau des 16 écluses dédiées au grand gabarit, ouvertes de 6h30 à 20h30 du lundi au samedi, et de 8h à 18h le dimanche. VNF a aussi d’autres missions comme la maintenance très spécialisée des ouvrages : une écluse est un ouvrage très complexe, avec des équipements de plusieurs tonnes et des mécanismes réglés avec la précision d’une horloge. VNF œuvre aussi au développement du réseau, en expliquant l’intérêt de la logistique fluviale. Une autre de nos missions ? La maîtrise d’ouvrage avec des travaux pour la rénovation du domaine, notamment dans la perspective de la liaison Seine-Escaut. Enfin, VNF participe à l’aménagement du territoire et au développement économique  en partenariat avec les collectivités.

Isabelle Matykowski, directrice territoriale, Voies navigables de France.

Quels sont les travaux prévus pour 2019 ?

Nous avons investi 40 millions d’euros en 2018 et 30 millions sont prévus pour 2019. Il s’agit par exemple de l’écluse des Fontinettes à Arques, ou celle du Grand Carré à Lille, dont le sas va être vidé pour être rénové. Il y aura également des travaux préparatoires au recalibrage de la Lys mitoyenne.

Dans la perspective du projet du canal Seine-Nord Europe ?

Oui. Aujourd’hui, le bassin fluvial Nord – Pas-de-Calais est bien connecté à la façade maritime et au bassin fluvial belge. Rappelons que la réalisation du canal Seine-Nord Europe permettra de connecter le bassin de la Seine avec celui de l’Escaut, avec des bateaux pouvant aller jusque 180 mètres de long et transportant jusqu’à 4 500 tonnes (soit l’équivalent de 220 camions). Mais aussi de rendre le réseau accessible 24 heures sur 24, ce qui est déjà le cas sur certaines portions chez nos voisins belges. Plus les bateaux sont gros, plus le montant de l’investissement est important, la rotation doit donc être intelligemment gérée pour éviter les immobilisations trop longues.

Quels sont les clients de VNF ?

Essentiellement des grands groupes de l’agroalimentaire, des travaux publics, de la chimie, de l’automobile, de l’industrie… Par exemple, c’est par la voie fluviale qu’est ravitaillé Toyota à Valenciennes, mais aussi Lesaffre, Carrières du Boulonnais, Roquette, Tereos ou encore le leader du négoce agricole Carré. Decathlon commence également à tester la logistique fluviale. En 2018, nous avons enregistré une croissance de 5% en tonnes grâce à deux filières : la filière agricole (+19%) et l’activité conteneurs (+16%), portée pour cette dernière par la plateforme de Saint-Saulve et les liaisons Dunkerque-Delta 3. Nous avons donc dépassé le 100 000e conteneur transporté sur le réseau. Cette progression continue depuis 15 ans (+30%) est également permise car la région n’a pas été touchée par des crues importantes, ni par des baisses significatives d’eau.

En quoi la voie fluviale est-elle plébiscitée par les entreprises ?

Une péniche de 110 mètres représente l’équivalent de 120 camions. L’avantage du fluvial, c’est avant tout sa fiabilité, même si le mode de transport est plus lent : le réseau n’est pas saturé comme peut l’être le réseau routier et son taux de fiabilité approche les 98%. C’est aussi un mode de transport sûr, ce qui est idéal pour les produits dangereux par exemple. Dans un contexte avec des enjeux en matière de santé publique, du fait des pics de pollution mais aussi un coût généré par la saturation des routes, le transport fluvial peut répondre présent, y compris en matière de logistique urbaine ou de gestion des chantiers urbains. En France, la part modale due au transport fluvial représente 3% du transport de marchandises, ce chiffre monte à 10% pour le Nord – Pas-de-Calais et à 25% en Belgique !

Comment expliquer cette part importante chez notre voisin ?

Utiliser la voie fluviale suppose une logique d’implantation différente, proche des quais. Dans la région, nous avons de nombreux liens avec le port de Dunkerque – qui représente à lui seul 20% du trafic fluvial en 2018 –, avec les ports belges et avec les quais et ports fluviaux. Les entreprises commencent à s’y intéresser, mais on ne change pas la logistique du jour au lendemain. Les politiques publiques n’ont pas toujours le réflexe du fluvial, à nous de progresser par la démonstration.

La voie d’eau est aussi un support de tourisme…

En effet, c’est un cadre de vie, un paysage et un milieu naturel. En 2018, nous avons enregistré 9 000 passages de bateaux. Nous avons d’ailleurs contractualisé avec cinq communautés de communes pour développer le tourisme et la valorisation du domaine public fluvial. Il faut développer les activités autour de la voie fluviale, comme la restauration ou l’hôtellerie. Une énergie commune, portée par les territoires, est indispensable.

  1. Le territoire de l’ex-Picardie est géré par la direction territoriale Bassin de la Seine de VNF.