Rencontre avec Marie Lavandier, directrice du musée du Louvre-Lens

«Manager avec sa personnalité»

Directrice du musée du Louvre-Lens depuis septembre 2016, Marie Lavandier a débuté sa carrière en 1995 qui l’a mené à la tête d’établissements territoriaux et nationaux au sein desquels elle a multiplié les approches du patrimoine transversales et interdisciplinaires. Un parcours exemplaire qui lui permet de poser un regard pertinent sur les questions de parité et du management.

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"Pour les femmes, le vrai combat, c’est d’arriver à dépasser l’examen permanent de nos compétences." © musée du Louvre-Lens - Frédéric Iovino

Parcours

«Ce qui a été important dans mon parcours, c’est que j’ai pu alterner des postes territoriaux dans des collectivités locales et des postes nationaux avec des fonctions parfois internationales. Et j’ai ainsi été intéressée par le Louvre-Lens car il conjuguait tout cela. Un musée, ce n’est pas seulement un conservatoire, c’est un lieu où on accueille des gens, où travaillent des équipes. C’est un peu le fil rouge de ma carrière car, dès 1995, au musée d’Art et d’Histoire de Dreux, j’ai beaucoup travaillé sur les publics urbains avec des projets hors les murs, avec l’idée qu’un musée peut aussi raconter le territoire dans lequel on vit, d’où l’on vient. Ce qui m’a confortée dans mon envie de questionner plus avant le modèle du musée d’aujourd’hui, comment il est capable de s’adresser à tous les publics. Et lorsqu’on m’a proposé de venir au Louvre-Lens, j’ai accepté de suite, car s’il y a bien un musée où je peux chercher des réponses à ces questions, c’est bien ici !»

La parité dans la culture

«Je travaille dans un environnement culturel assez féminin, mais l’accession des femmes à la tête de grands établissements est statistiquement plus rare… La politique volontariste de l’Etat sur ce sujet a permis d’améliorer cette situation. Cependant, je trouve qu’il y a beaucoup de limites ou d’obstacles que les femmes ont intériorisé. Le vrai combat, ce n’est pas d’accéder aux postes, c’est d’arriver à dépasser le doute sur soi, l’examen permanent de nos compétences. Les femmes se soumettent elles-mêmes à une pression absolument considérable, à une nécessité de faire leurs preuves qui est disproportionnée par rapport à leurs compétences. D’où, parfois, une vraie difficulté à se donner le droit à un poste dont on rêve. J’encourage beaucoup de collègues femmes à s’autoriser. Comme si les femmes se fixaient elles-mêmes leur propre plafond de verre… Ainsi, je suis très vigilante dans ma manière de manager les femmes, de les accompagner, de leur donner confiance.
Cela fait 25 ans que je travaille, que je dis qu’on est recruté pour ses compétences et cette question de parité numéraire homme-femme me chagrine. Aucune d’entre nous n’a envie d’accéder à un poste grâce à un quota ! Pour autant, en 25 ans, l’évolution est beaucoup trop lente… Et donc, je suis favorable à une politique volontariste car les chiffres sont terribles. Cependant, dans le contexte actuel, il faut être très vigilant à veiller à ce que l’ambiance de travail entre hommes et femmes soit sereine et constructive, car nous sommes naturellement riches de nos différences. D’une manière générale, je suis très attachée à la diversité et c’est pour cela que j’ai intégré un club de dirigeants mixte et non pas exclusivement féminin.
D’autre part, nous avons beaucoup travaillé ces dernières années sur la représentation des artistes femmes dans les collections publiques car les chiffres sont absolument invraisemblables : les artistes masculins sont en très grande majorité, y compris dans l’art contemporain. L’association Aware1 participe ainsi à révéler des artistes femmes au travail exceptionnel. A travers l’exposition Amour au Louvre-Lens, j’ai voulu offrir au public la possibilité d’explorer cette question de l’image et du statut de la femme.»

Manager au féminin

«Au travail, il y a un chemin pour les femmes d’acceptation de leur sensibilité qui est liée au fait que, longtemps, les modèles de référence du management étaient masculins. L’évolution vers une plus grande écoute, vers un coaching bienveillant, est certainement liée avec l’accession des femmes à des postes de responsabilité. Après, je pense que c’est extrêmement important de manager avec sa personnalité, ce que j’assume au quotidien. En revanche, la recherche d’un équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle est plus développée chez une femme. La compréhension de ces enjeux et l’empathie sur ce sujet me semble caractéristique d’un management au féminin.

Je voulais souligner enfin que, à travers mes engagements internationaux – notamment au sein de l’ICCROM (Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels) dont j’ai présidé le conseil durant quatre ans –, j’ai rencontré des femmes du monde entier – des professionnelles du musée et du patrimoine – qui ont engagé mon admiration au plus haut point. Car, dans un grand nombre de pays, c’est infiniment plus difficile d’accéder à des postes de responsabilité et même de faire des études. Et à travers ces rencontres s’installe une certaine solidarité entre femmes, une facilité à échanger sur des sujets qui relèvent de l’engagement personnel et professionnel, source de moments très touchants. Cela compte beaucoup pour moi cette fraternité professionnelle féminine mondiale…»

1. Archives of Women Artists, Research and Exhibitions est une association fondée en 2014 qui a pour objet de réhabiliter les artistes femmes sous-représentées dans l’histoire de l’art, les expositions et les collections de musées.

Date marquant. «18 mai 2016. Lorsque j’arrive à Lens pour préparer le poste avant de prendre la direction du Louvre-Lens, je descends du train et je vois un couple avec un enfant qui me dévore des yeux. Lorsque j’arrive près d’eux, le petit garçon me dit un joyeux ‘Bonjour !’ Et pour moi, cet accueil plein de vie, c’est exactement le moment où je suis rentrée dans ce nouveau poste

Femme inspirante. «Lorsque j’ai dirigé les musées de la ville de Nice, j’ai organisé une exposition d’une artiste qui s’appelle Charlotte Salomon. Une jeune femme juive dans les années 1930 à Berlin, dont le destin individuel va être rattrapé par l’histoire collective. Réfugiée dans le Sud de la France, elle va peindre et romancer toute sa vie dans une œuvre colossale appelée «Vie ? Ou Théâtre ?». De la fin 1940 à la mi-1942, elle va créer 1 325 gouaches et aquarelles qui racontent sa vie à travers l’amour, la sexualité, le monde, la guerre… La découverte de cette œuvre magnifique, drôle et féroce, a été extrêmement forte pour moi. Par la puissance de l’art, je me suis plongée dans la peau d’une alter ego qui a vécu une période tragique…»

Lieu marquant. «L’un des chocs de ma vie fut L’Alhambra de Grenade, en Andalousie. Un lieu dans la Méditerranée où les cultures se sont croisées et où la beauté jaillit. Un foudroiement esthétique !»

Impliquée sur le territoire

Depuis sa prise de poste au musée du Louvre-Lens, Marie Lavandier a intégré de nombreuses instances locales et régionales, notamment les conseils d’administration d’Euralens, dont elle est vice-présidente, de Louvre Lens Vallée et de l’Opéra de Lille, la commission Tourisme de la chambre de commerce et d’industrie de l’Artois et le conseil de succursale de la Banque de France d’Arras.