Comment aider les TPE à prendre le virage numérique ?

Les TPE françaises restent à la traîne en matière de numérique, d’après un récent rapport du Sénat. Une situation générée par un faisceau de facteurs, dont le manque de temps et de culture des dirigeants, la difficulté à financer certains investissements, mais aussi l’inefficacité des dispositifs publics.

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«Nous avons beaucoup de marge de progression» constate Pascale Gruny, rapporteuse de la délégation sénatoriale aux Entreprises (3e en partant de la gauche).

En matière de numérique dans les PME et TPE, «il y a en France un certain retard», annonce Elisabeth Lamure, présidente de la délégation sénatoriale aux Entreprises. C’était le 9 juillet, à Paris, lors de la présentation à la presse du rapport sur «l’accompagnement de la transition numérique des PME : comment la France peut-elle rattraper son retard», réalisé par la délégation.

L’étude compile plusieurs sources qui convergent pour décrire un retard non négligeable. Par exemple, seules 11% des TPE ont engagé l’automatisation de la chaîne logistique. Mais même sur des sujets beaucoup moins structurants, les chiffres sont bas : ainsi, à l’heure où sept consommateurs sur 10 achètent en ligne, une PME sur huit seulement fait usage de solutions de vente sur Internet. Plus basique encore, le simple site Web : 63 % des TPE en France en sont pourvues, contre 91% en Allemagne. Au niveau budgétaire, 61 % des PME et des TPE consacrent moins de 300 euros par an à leur présence en ligne et 7% seulement plus de 5 000 euros. Les niveaux de dépenses évoluent  proportionnellement avec la taille de l’entreprise. Par ailleurs, un tiers des dirigeants des PME et TPE ne seraient pas à l’aise avec les outils numériques…

Plus largement, l’indice  DESI, établi par la Commission Européenne, mesure l’avancée de chaque pays en matière numérique, sur le plan économique et social. En 2019, la France se situe au 15ème rang européen. «Nous avons beaucoup de marge de progression», constate Pascale Gruny, rapporteuse. Le Danemark, lui, fait partie des pays en tête du classement, après la Finlande, la Suède et les Pays-Bas. Là-bas, ont été mises en place, «depuis des années, de nombreuses procédures pour que leurs entreprises soient à un bon niveau», commente Pascale Gruny. Quant à l’Allemagne, si elle ne brille pas avec sa 14ème place dans le classement, elle a instauré des dispositifs importants qui devraient faire avancer rapidement la numérisation dans ses PME – déjà meilleure que celle des  Françaises –, d’après le rapport.

Les Français hésitent, les Danois codent à l’école

En France, une multitude de facteurs expliquent le retard pris par les PME et TPE, au premier rang desquels des freins culturels. «Certains entreprises n’ont même pas conscience de l’importance du numérique. (…) Certains commerçants en sont toujours à se dire que leur concurrent est la grande distribution, alors qu’elle aussi perd des parts de marché», pointe Pascale Gruny.  A ce premier frein, s’ajoute – et découle naturellement – celui d’un manque de formation. «Même au Danemark, cela fait partie des difficultés. La mairie de Copenhague a mis en place avec Google un  programme pour former des chômeurs, afin qu’ils puissent aller aider des artisans, et commerçants dans le domaine du  numérique», témoigne Pascale Gruny, notant, au passage, que les partenariats avec Google suscitent des questionnements. A ce souci de la formation des entrepreneurs s’ajoute celle des  jeunes, elle aussi insuffisante.
En effet, d’après le ministère du Travail, il y aurait 191 000 emplois à pourvoir d’ici 2022, dans le domaine numérique. Or, à l’heure actuelle, l’enseignement n’est pas à même de répondre à cette demande. Au Danemark, l’apprentissage du numérique démarre dès la maternelle. «Cela fait partie des sujets à traiter. Il y a du pour et du contre. Former les enfants au codage, cela change leur façon de réfléchir», commente Pascale Gruny.

Parmi les causes du retard des PME et TPE figurent aussi l’inefficacité de la réponse publique au problème : les personnes qui sont en difficulté ne savent pas à qui s’adresser. «Nous avons créé un mille-feuilles pour accompagner les entreprises», commente Pascale Gruny. Pièce forte du «mille-feuilles», France Num : la plateforme, lancée en novembre 2018, devait permettre de mettre en relation des «activateurs», le plus souvent des experts-comptables, avec les entrepreneurs, dont ils sont proches, pour les encourager à s’engager dans la démarche et à se mettre en relation avec des professionnels capables de les accompagner. «Nous avons rencontré les experts-comptables. En fait, cela ne décolle pas. On a mis en place quelque chose, mais il n’y a pas de suivi. Les activateurs n’ont pas été sollicités pour s’inscrire dans la base de France Num», pointe Pascale Gruny.

Aides fiscales et formation

Au total, pour démêler cet écheveau de freins divers, la délégation sénatoriale propose une série de 14 recommandations de nature diverse, d’organisation, fiscales ou comptables, notamment. Parmi ces mesures, par exemple,  les PME  et les TPE en transition numérique pourraient inscrire à l’actif du bilan l’ensemble des investissements matériels et immatériels concernés. «Le but est que les banques financent  plus facilement», précise Pascale Gruny.  Bercy serait ouvert à cette hypothèse, d’après la délégation. Et l’enjeu est d’autant plus important qu’en matière de formation, il est essentiel de former toutes les fonctions de l’entreprise au numérique, souligne la rapporteuse. D’autres propositions sont d’ordre fiscal, comme  la création d’un crédit d’impôt à la formation et à l’équipement numérique pour les artisans et commerçants de détail, ainsi que la pérennisation du dispositif de suramortissement pour les investissements de robotisation et de transformation numérique.

D’autres encore concernent la formation, et la  mise à disposition de compétences, avec l’instauration d’un volontariat numérique en PME, sur le modèle du volontariat à l’international (VIE), ou encore la création d’un baccalauréat professionnel «services numériques». Pour les professionnels, une formation relative à la cybersécurité pourrait être proposée dans toutes les Maisons de l’emploi. La délégation propose également une série de mesures destinées à accélérer l’accès des petites entreprises implantées dans les zones blanches à des solutions technologiques adaptées. Quant au «mille-feuilles» des aides et solutions d’accompagnement, sans vouloir aller vers un guichet unique, elle invite à une rencontre annuelle, sous son égide. Pour la tenue d’un  dialogue destiné à se rendre plus accessible auprès des intéressés…