Voyages : l’avion, entre honte et taxation

La nouvelle «écotaxe» sur les billets d’avion, annoncée par le gouvernement le 9 juillet, répond à deux impératifs. Elle permet de calmer la partie de l’opinion qui dénonce la non-taxation du kérosène, tout en finançant la loi d’orientation des mobilités.

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© Nieuwland

Une nouvelle taxe sur les billets d’avion. L’annonce, le 9 juillet, d’Elisabeth Borne, ministre des Transports, a surpris. Le montant de cette «écotaxe», qui doit s’appliquer en 2020, variera entre 1,50 et 18 euros, selon la classe et la destination. Les vols vers la Corse et l’outre-mer français, ainsi que les vols en correspondance, en seront exonérés.

La ministre des Transports, dont les relations avec Bercy sont notoirement compliquées, est cette fois parvenue sans difficulté à un accord avec les grands argentiers. La taxe répond à deux problèmes en même temps. A une demande sociale, d’abord. Prendre régulièrement l’avion demeure une activité réservée aux 20% des ménages les plus aisés des pays les plus riches. Les compagnies ne paient aucune taxe sur le kérosène, tandis que les billets internationaux demeurent exonérés de la TVA. Et le secteur de l’aérien contribue à lui seul à 4,9% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon le Groupement international des experts sur le climat (Giec).

Cette distorsion a fini par choquer. Un mouvement, né en Suède, s’est répandu en quelques mois dans les pays européens et en Amérique du Nord : «Flygskam», la honte de prendre l’avion. Désormais, certains adeptes des voyages d’affaires et des city-breaks s’en vantent moins, ou sont sommés de se justifier. Les destinations lointaines disparaissent des pages Facebook ou Instagram. Des blogueurs spécialisés dans le voyage touristique ont annoncé qu’ils ne prendraient plus l’avion. Les accessoires du grand voyageur, étiquette de compagnie aérienne négligemment accrochée à la poignée d’une valise, repose-cou et masque destinés à prévenir les effets du jet-lag, ont soudain pris un coup de vieux…

En France, le débat sur le transport aérien a connu un développement inattendu à la faveur du mouvement des «gilets jaunes». Alors que les manifestants réunis sur les ronds-points, à l’automne dernier, protestaient contre la «taxe carbone» frappant le carburant des automobiles, une partie d’entre eux dénonçaient également la non-taxation du kérosène. Les marches répétées pour le climat et le score surprise de la liste écologiste aux élections européennes ont accentué la pression.

Un lobby puissant

Mais l’écotaxe d’Elisabeth Borne n’a pas seulement pour objectif de répondre aux électeurs écologistes et aux «gilets jaunes». L’annonce est intervenue opportunément à la veille de la commission mixte paritaire, instance de codécision entre le Sénat et l’Assemblée nationale, chargée d’examiner la loi d’orientation des mobilités (LOM). Ce texte, dont la genèse, la préparation et la discussion sont portées par la ministre depuis le début du quinquennat, souffre d’un handicap majeur, son financement aléatoire. L’opportune taxe sur les billets d’avion, qui doit rapporter 182 millions d’euros par an, à partir de 2020, sera intégralement reversée aux modes de transport «écologiques», notamment ferroviaires. Lors de la discussion parlementaire, plusieurs députés avaient déposé des amendements visant à taxer le kérosène, à assujettir les billets internationaux à la TVA, voire à interdire les vols de moins de trois heures lorsqu’une alternative existe en TGV.

L’avenir de ce prélèvement est cependant suspendu à la capacité du gouvernement de résister aux pressions. Déjà, de nombreuses voix s’élèvent pour en contester le bien-fondé. Air France a immédiatement réagi, annonçant craindre pour sa «compétitivité». Et cela fait des années que la Fédération nationale de l’aviation marchande (FNAM) proteste, préventivement, contre le poids de la fiscalité. Le lobby aérien dispose de nombreux relais, dans les milieux patronaux et la classe politique. Le 23 juin, avant l’annonce d’Elisabeth Borne, 93 parlementaires avaient signé une tribune dans le Journal du dimanche, intitulée «Arrêtez de taper sur l’avion». Sénateurs et députés LREM, centristes, mais aussi PS ou LR, ces élus assurent que, «pour certains territoires, les lignes aériennes interrégionales (…) sont souvent le seul moyen de leur éviter un isolement mortifère». Ils rappellent les noms des entreprises qui font la fierté de la Bretagne ou du Massif central, assurant qu’elles doivent leur développement à la présence d’aéroports. Les parlementaires dénoncent enfin «l’écologie punitive», un terme popularisé par l’ancienne ministre Ségolène Royal et que l’on utilise généralement pour défendre les automobilistes circulant seuls dans leur voiture les jours de pic de pollution.

Qu’importe si ces parlementaires, surjouant leur indignation, oublient que personne ne propose d’interdire les vols Paris-Quimper ni Paris-Aurillac. Qu’importe si le secteur aérien, malgré ces cris d’indignation répétés, connaît une croissance ininterrompue depuis 40 ans. Son volume double même tous les quinze ans, et pourrait à nouveau doubler d’ici 2032. Mais les arguments du lobby de l’avion ne s’éteindront pas. D’autant que la commission mixte paritaire n’a pas trouvé d’accord le 10 juillet, renvoyant l’examen de la LOM à de longs débats automnaux.

L’avion ne fait plus rêver

En face, le mouvement «flygskam» poursuit son œuvre. Au Canada, un récent sondage a montré que 75% des habitants de Colombie-Britannique s’inquiètent de l’impact de leurs voyages aériens sur l’environnement. En Suède, la compagnie ferroviaire nationale a enregistré une progression de 8% en 2018. La tendance s’est accentuée au début de 2019. Parallèlement, le trafic au départ de l’aéroport de Stockholm est en baisse, notamment pour les destinations domestiques. On n’en pas encore là en France, mais les partisans du voyage terrestre, qui se signalent sur les réseaux sociaux par la mention #staygrounded (restez sur terre), n’ont pas dit leur dernier mot.

Car l’avion n’a plus la cote. Une enquête de la société de conseil 6T, spécialisée dans les transports, publiée en juin, montre le potentiel du train, préféré au car, au covoiturage et à l’avion, lorsque le temps de trajet et le budget le permettent. Malgré les spots publicitaires éthérés des compagnies aériennes, les voyageurs n’apprécient plus vraiment de voler. Ils regrettent, selon l’étude, «les contrôles de sécurité tâtillons», le temps perdu à l’aéroport, «le bruit et l’inconfort du voyage» ou «les contraintes de plus en plus fortes sur les bagages». Payer un supplément pour quelques kilos en trop dans la valise, pour allonger ses jambes ou manger des cacahuètes n’amuse plus grand monde. Le prestige mythique de l’avion appartient à une époque révolue.