Les transmissions de PME baissent fortement

Focalisés sur la création d’entreprise, les Français laissent-ils disparaître celles qui existent ? Le nombre de cessions-transmissions a baissé d’un tiers entre 2013 et 2016, d’après l’Observatoire du groupe BPCE qui alerte sur une perte de compétitivité du tissu des PME. Les transmissions familiales, en revanche, se stabilisent.

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© Bacho Foto

Selon une récente étude du groupe BPCE sur «la cession-transmission des entreprises en France» (TPE, PME et ETI), la forte baisse des chiffres de la transmission d’entreprise en France dessine un avenir préoccupant. Entre 2013 et 2016, les cessions-transmissions d’entreprises ont baissé d’un tiers, passant de plus de 76 000 à 51 000. Plusieurs facteurs globaux peuvent expliquer cette évolution, d’après Alain Tourdjman, directeur des études économiques et de la prospective du groupe BPCE. Parmi eux, le faible taux de croissance de l’économie (0,7% en moyenne, sur la période 2012 à 2015) et une attention surtout concentrée sur la création d’entreprise, notamment au niveau des dispositifs d’aide, au détriment de la transmission.

Au-delà de ces facteurs globaux, les taux de la transmission diffèrent suivant le secteur d’activité, l’âge du dirigeant, la localisation de l’entreprise et sa taille. Ainsi, le nombre de TPE artisanales qui ont été cédées a chuté de 66% en trois ans, pour atteindre 5 650 en 2016. Quant aux TPE sous forme de sociétés commerciales, elles sont environ 34 000 à l’avoir été, soit un repli de 22%. Pour les PME, dont 10 484 ont été cédées, le recul est de 28%. «La taille est un facteur extrêmement déterminant pour le taux de cession», analyse Alain Tourdjman.
La situation diffère aussi selon les secteurs. La dégradation a été particulièrement nette dans les services aux particuliers, le commerce de gros ainsi que dans l’industrie (hors alimentaire). Pour ce dernier secteur, le taux de cessions est passé de 8% en 2013 à 4,9% en 2016. Durant la même période, le taux de disparitions est passé de 2 à 2,5%. Le niveau de taux de cessions demeure toutefois élevé grâce aux performances des sous-secteurs des industries chimiques, informatique, papier, carton et métallurgie. Transports et construction restent les secteurs les plus fragiles, où l’écart entre le taux de reprises et le taux de disparitions des entreprises reste le plus faible. Par exemple, la construction présente un taux de disparitions proche de 5% et un taux de cessions inférieur à 3%.

Des réalités très locales

Autre constat, «la situation n’est pas du tout homogène sur l’ensemble du territoire». Certaines zones, comme l’Île-de-France, en particulier dans la petite couronne, conservent des taux de cessions particulièrement élevés (6%). Et les départements du littoral méditerranéen, ainsi que l’ex-région Aquitaine affichent aussi des bonnes performances. En revanche, la situation se dégrade dans les régions comme la Bretagne, Pays de la Loire et la Normandie (-33%). Elle demeure préoccupante dans les Hauts-de-France (-26%), la région Nord-Est et les territoires ultramarins. Les réalités sont très locales : des départements ont vu leur taux de cessions baisser entre la période 2013-2014 et 2015-2016. Par exemple, dans l’Aude, ce taux, auparavant supérieur à 6%, est passé sous la barre des 4,5%. Le département du Jura a connu la même évolution, ainsi que celui de la Corrèze. Les départements de l’Oise et des Côtes-d’Armor, eux, connaissaient un taux de cessions compris entre 5 et 5,5% et sont passés sous la barre des 4,5%. Ce phénomène ne dessine pas strictement la carte d’une ruralité où les entreprises ferment et des métropoles où elles sont cédées. Certaines métropoles comme Toulouse ou Nantes s’en sortent bien, mais ce n’est pas le cas de Marseille et Nice, d’après l’Observatoire.

Seule bonne nouvelle de l’étude, les transmissions familiales, qui ont concerné 2 451 entreprises en 2016, soit 22% des opérations de cession, restent stables. «C’est la seule forme de cession qui n’a pas baissé entre 2013 et 2016. Elle s’est bien maintenue», commente Alain Tourdjman. Ce type de transmission est particulièrement présent dans les  secteurs du commerce de détail, du transport, de la construction et de l’industrie agroalimentaire. C’est moins le cas pour les activités d’information, de communication ou immobilières. Autre spécificité de cette transmission, «le taux de réussite est très supérieur à celui moyen des cessions en général (…), il n’y a pas de religion de la transmission familiale en France. Elle n’est pas automatique et c’est peut être l’une de ses forces. Si on y va, c’est qu’on y croit vraiment», remarque le responsable.

L’inquiétant vieillissement des patrons

En 2016, plus d’un dirigeant de PME et d’ETI est âgé de plus de 60 ans contre moins de 15% en 2005, d’après l’Observatoire. Lequel constate un mécanisme économique pervers, fondé sur la difficulté croissante à céder son entreprise au fur et à mesure que le dirigeant vieillit. A la base, «un cumul de facteurs inhibants a tendance à reporter le moment où on  rentre réellement dans la cession», décrypte Alain Tourdjman. Parmi ces facteurs, figure le fait que la cession d’une entreprise fait appel à des compétences que l’on ne maîtrise pas, un manque de temps, mais aussi le fait que vendre son entreprise signifie changer de vie, et que l’on a pas envie de la confier à n’importe qui.

Or, les conséquences peuvent être lourdes pour l’entreprise. «Les dirigeants attendent trop longtemps avant de s’y mettre, pour arriver à un moment où, statistiquement, cette cession a moins de chances de se faire. Il y a un décalage de calendrier», explique Alain Tourdjman. Or, d’après l’Observatoire, ces patrons vieillissants adoptent une stratégie de repli, de désendettement, mais aussi de ralentissement des investissements. «C’est assez logique, mais ce qui est problématique, c’est que ce comportement commence tôt par rapport à une cession qui vient tard. Cette période est donc trop longue pour la santé de l’entreprise. Elle prépare une perte de sa valeur. Plus elle se prolonge, plus l’entreprise sera difficile à vendre et le prix faible, ce qui est difficile à admettre pour le dirigeant alors que l’acheteur regarde aux investissements nécessaires à réaliser», analyse Alain Tourdjman. Les conséquences macro-économiques de ces comportements individuels pourraient  s’avérer lourdes : «il n’y a pas automatiquement de vague de cessions liée à la vague du vieillissement des dirigeants», met-il en garde, évoquant une potentielle perte de compétitivité du tissu des PME en France. A horizon 2021, près du quart des patrons de PME auront plus de 60 ans.