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Métropole, la mal-aimée

La campagne électorale fait émerger de nouvelles préoccupations. La métropolisation, présentée depuis l’épisode des «Gilets jaunes» comme responsable de la «fracture territoriale», est désormais décriée à l’intérieur même des capitales régionales.

A Lille comme à Toulouse ou à Paris, la campagne se focalise sur le prix des logements et la multiplication des appartements loués sur Airbnb. © Production Perig

La «métropolisation» n’a pas bonne presse. Il est convenu d’en dénoncer les effets, de craindre ses conséquences sociales, de s’inquiéter de ses coûts. Cela fait beaucoup pour un terme, apparu dans le vocabulaire politico-administratif français il y a une petite dizaine d’années, et dont la définition demeure floue. La «métropolisation» caractériserait, selon une définition couramment admise, la concentration des richesses économiques et humaines dans une poignée de grandes villes. A l’opposé, ce qu’il est convenu d’appeler «la France périphérique» subirait une longue crise économique doublée d’une crise d’identité.

La réalité est pourtant plus complexe que cette caricature. Dans toutes les grandes villes, y compris à proximité des cœurs historiques, subsistent des quartiers pauvres où le chômage de longue durée fait des ravages. A l’inverse, de nombreuses régions rurales (la Vendée, l’Alsace, les Alpes savoyardes) connaissent une activité dynamique qui n’a rien à envier à Bordeaux, Nantes ou Lyon.

Juridiquement, et administrativement, la «métropolisation» résulte de la loi Maptam de 2014, qui érige les agglomérations de plus de 200 000 habitants en «métropoles», un nouvel échelon territorial, où le pouvoir politique dispose de compétences élargies en matière d’urbanisme, d’habitat ou d’environnement. Aujourd’hui, ce cadre s’est étendu à 22 agglomérations, tandis qu’une dizaine de communautés d’agglomération, ajoutant à la confusion, se sont auto-baptisées «métropoles» sans en avoir le statut. A Nîmes, le président de l’agglomération, Yvan Lachaud, candidat LRM, promet lui aussi «un passage en métropole» s’il est élu maire de la ville-centre. Or, ce n’est faire injure à personne que de constater les enjeux sensiblement différents auxquels sont confrontés «Châteauroux Métropole» ou «Ardennes Métropole» et la Métropole du Grand Paris ou le Grand Lyon.

Les valeurs du monde rural

Ainsi, la métropolisation fait peur et envie en même temps. Elle est présentée, parfois par les mêmes élus, comme la responsable de la dévitalisation des villes moyennes et comme un remède miracle. A cette ambivalence s’ajoute désormais une nouvelle dimension : la métropolisation est dénoncée dans les grandes villes, là même où elle est censée produire ses meilleurs effets. A Bordeaux, Toulouse, Nantes ou Lyon, plusieurs mouvances politiques, situées aux antipodes les unes des autres, et toutes minoritaires, se posent en opposantes de la métropolisation.

Le parti de Marine Le Pen dénonce régulièrement le coût et la complexité de l’intercommunalité, en général, et des métropoles, en particulier. A Nice, le candidat du RN, Philippe Vardon, a rebaptisé la fiscalité métropolitaine «taxe Estrosi», du nom du maire et président de la métropole de la Côte d’Azur. La critique de l’extrême-droite porte sur la concentration urbaine, synonyme, selon Quentin Lamotte, candidat RN à Toulouse, de «mondialisation» et de «densification». Le candidat suggère même de procéder à une «démétropolisation». Son homologue lyonnais, Andrea Kotarac, transfuge du parti de Jean-Luc Mélenchon, explique que la concentration de population entraîne hausse des prix et pollution. On voit poindre, derrière ces positions, une critique de la ville dense, historiquement rejetée par l’extrême-droite, qui lui a toujours préféré les valeurs du monde rural.

A l’autre bout de l’échiquier politique, plusieurs listes d’extrême-gauche ou écologistes dénoncent elles aussi la métropolisation. A Rennes, le candidat EELV Matthieu Theurier propose ainsi de «ralentir le rythme des constructions». La candidate de l’extrême-gauche à la mairie de Nantes ose même remettre en cause «l’attractivité», un terme pourtant chargé de connotations positives dans les métropoles.

A Lille comme à Toulouse ou à Paris, la campagne se focalise sur le prix des logements et la multiplication des appartements loués sur Airbnb. Le débat agite également Bordeaux, où la hausse de l’immobilier et la gentrification des quartiers populaires ont été présentées par des observateurs comme expliquant la violence des manifestations des «Gilets jaunes». Il y a quelques années, Alain Juppé, maire de 1995 à 2019, portait l’ambition de faire de l’agglomération une «ville millionnaire», forte d’un million d’habitants. En septembre dernier, lors d’une conférence au Havre, le désormais membre du Conseil constitutionnel reconnaissait que la proposition n’avait pas été appréciée par les 700 000 habitants de l’agglomération bordelaise. «Pourquoi grossir davantage ? On est très bien comme ça», confiaient alors des Bordelais à leur maire. Sur les bords de la Garonne, le débat ressurgit à chaque fois qu’un employeur promet une nouvelle implantation et des emplois qui feraient pâlir d’envie les élus des villes moyennes. «Plus d’emplois, ça signifie aussi plus de logements, plus d’embouteillages, plus de monde dans le tramway», explique Gérard Chausset, adjoint au maire de Mérignac et vice-président de la métropole en charge des transports.

«Bétonnage» contre «végétalisation»

D’autres termes apparaissent dans cette campagne électorale, ceux de «bétonnisation», ou «bétonnage», des maux que les candidats d’opposition reprochent souvent au maire sortant, promettant à l’inverse le «verdissement» ou la «végétalisation». Ces débats surgissent dans les grandes villes, mais aussi à leur périphérie, à Saint-Laurent-du-Var à côté de Nice, à Ivry ou Clamart en banlieue parisienne, ou dans les villes moyennes attractives, comme La Rochelle ou Annecy. En réponse, plusieurs maires sortants n’hésitent pas à se réclamer du «village», même contre l’évidence, à Gentilly ou Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), qui comptent pourtant chacune des dizaines de milliers d’habitants.

Et si cette défiance à l’égard des métropoles, ce refus du béton, traduisaient au fond une méfiance de l’urbain ? Il y a cent ans, après tout, la majorité des habitants, en France, vivaient encore à la campagne. Dans les années 1960, l’Etat a désigné huit «métropoles d’équilibre», des capitales régionales destinées à contrebalancer la puissance de Paris. Après plusieurs décennies d’autoroutes, de TGV, de pôles d’excellence et d’écoquartiers, ces villes se sont épanouies, attirant investissements et emplois. Mais leur puissance inquiète désormais, comme si le seul horizon viable devait demeurer le village.