Les quartiers prioritaires

Un potentiel de création d’entreprise inexploité

Créer une entreprise dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV). C’est ce qu’a souhaité étudier Bpifrance Le Lab, en partenariat avec Terra Nova et J.P Morgan. Principal enseignement : il y a un potentiel de création encore inexploité dans les quartiers. Un potentiel d’autant plus important que ces entrepreneurs disposent de ressources clés telles que la détermination, la solidarité et la connaissance du marché local.

La création d’entreprises dans les zones urbaines sensibles et les quartiers prioritaires de la politique de la ville demeure plus faible qu’ailleurs en France. © Franck Legros

La création d’entreprises dans les zones urbaines sensibles et les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) demeure plus faible qu’ailleurs en France, avec un taux de 1,7% de la population active, contre 2,2% dans le reste de la France. Une différence qui s’explique notamment par le fait que les habitants sont moins sensibilisés à la démarche et peuvent éprouver des difficultés à repérer les structures d’aides. Pour autant, les entreprises créées dans ces territoires y sont tout aussi viables qu’ailleurs : le taux de pérennité à trois ans des entreprises en QPV atteint 77%, un chiffre analogue aux 74% hors QPV. Les nouveaux travaux* menés par Bpifrance Le Lab, en association avec le think tank Terra Nova et la banque J.P Morgan, et dévoilés en juin, confirment la vitalité de ces territoires.

Forte détermination

La détermination, la connaissance du marché local ou encore la solidarité pallient jusqu’à un certain point les difficultés rencontrées par ces entrepreneurs. «Ils sont fiers et ont la volonté de s’en sortir, explique Élise Tissier, directrice de Bpifrance Le Lab. Leur volonté de réussir leur donne une niaque encore plus forte. Il n’y a rien de pire pour eux que de paraître mauvais». Par ailleurs, la solidarité intrinsèque, évidente dans ces QPV, peut aussi expliquer cette pérennité à trois ans. «On se file des coups de main, on se soutient beaucoup et on se conseille mutuellement», poursuit-elle. «On n’envisage pas d’entreprendre tout seul, mais de réussir ensemble», témoigne Mohammed Haddou, cofondateur de Digit-R, société de développement de logiciels. Enfin, leur bonne connaissance du marché local, des besoins de la clientèle et des codes, les aident également à réussir.
En revanche, cette bonne maîtrise peut aussi devenir un frein à la mobilité de l’entrepreneur qui aura du mal à dépasser et diversifier cette clientèle locale et à trouver d’autres débouchés commerciaux, limitant de fait son potentiel de développement. Trouver des clients constitue ainsi la difficulté la plus importante, éprouvée par plus d’un quart des entrepreneurs des QPV. «Ils sont enfermés dans un espace réduit. Il y a des verrous à faire sauter», relève Thierry Pech, directeur général de Terra Nova.

Difficultés d’accès au crédit bancaire et aux réseaux professionnels

Plusieurs paramètres expliquent leurs difficultés. D’abord le fait que ce soit des projets de plus petite taille (la moitié démarre avec moins de 8 000 euros et 41% se lancent en micro-entreprise vs 30% hors QPV), ensuite leur éloignement économique – 60% ne font pas appel à une banque (vs 49% hors QPV), et enfin leur plus grande dépendance aux revenus de leur entreprise – 57% d’entre eux n’ont aucun autre revenu. Les QPV constituent un environnement qui éloigne les entrepreneurs des crédits et services bancaires et également des réseaux professionnels. Ainsi, 32% éprouvent plus de difficultés que les autres (28%) à accéder aux services bancaires. Et seuls 22% ont obtenu un crédit, vs 29% sur le reste du territoire. De fait, le niveau de satisfaction des entrepreneurs des QPV envers leur banque est médiocre (68%, contre 79% hors des quartiers). Résultat, ces entrepreneurs se montrent plus vulnérables face aux risques : 59% estiment que la principale difficulté qu’ils ont rencontrée a mis en péril leur entreprise, vs 41% hors QPV. De fait, ils affichent des ambitions mesurées : «Ils limitent leurs prévisionnels à quelques milliers ou dizaines de milliers d’euros. Le million, c’est pour les grands», regrette Mohammed Haddou.

Accélérer via l’accompagnement

Les entrepreneurs connaissent un même niveau d’accompagnement, qu’ils soient installés dans les quartiers sensibles ou non. Pour accroître et libérer le réservoir de potentiels créateurs d’entreprises dans les QPV, il faut les sensibiliser et les accompagner jusqu’au stade de l’immatriculation, en proposant des formations sur les fondamentaux de gestion et finance et des conseils spécialisés. L’occasion de les aider à solliciter de l’aide. Nombre d’entrepreneurs des QPV font état de leur inhibition à aller vers les institutions (banques, réseaux d’aide, administrations publiques…), mais aussi d’un manque d’accès aux réseaux de dirigeants hors des quartiers. Anrifa Hassani, fondatrice du Réseau Yoostart à Rosny-sous-Bois, regrette ainsi qu’il faille créer une association ou une entreprise dans la tech ou l’innovation pour pouvoir être accompagné.

*Etude issue de données croisées de 2 000 entreprises et 1 000 micro-entrepreneurs géolocalisés dans les quartiers prioritaires au moment de la création de leur projet, et trois ans après, de 700 dirigeants d’entreprises ayant entre quatre et cinq ans d’existence et des données sur la création d’entreprises de l’Insee.