L'Inattendu festival à l'opéra de Lille

De stimulantes retrouvailles musicales

Après plusieurs mois d’inactivité forcée, l’opéra de Lille rouvre enfin ses portes avec l’Inattendu festival autour de la musique baroque. Du 3 au 17 octobre, opéra, concerts, lectures et visites rythmeront le quotidien de l’institution lyrique lilloise.

Chiara Skerath dans Le retour d'Idoménée © Simon Gosselin

Ce passionnant festival s’ouvrira par la création du Retour d’Idoménée1, inspiré de la tragédie lyrique d’André Campra (1660-1744), compositeur à la croisée des chemins, dont l’inspiration italienne et les origines provençales en font un exemple de synthèses entre les goûts et les styles du baroque. Initialement prévu en ouverture de saison, l’opéra Idoménée est reporté à la saison prochaine… Cependant, le metteur en scène Alex Ollé – créateur de La Fura dels Baus et ancien capitaine de l’époustouflant Vaisseau fantôme en 2017 –, et Emmanuelle Haïm, à la tête du Concert d’Astrée, ont imaginé autour de cette œuvre un nouveau spectacle concentré sur l’histoire familiale au cœur du livret : celle d’un choix impossible, d’une rivalité entre le père et le fils et, au-delà, entre amour et passion, entre liberté d’action et devoir, choix dont toutes les issues semblent funestes… Dans un décor amplifié par les moyens de la vidéo, c’est un Idoménée intime qui se révèle, ouvrant la porte sur une autre intimité : celle du secret d’un spectacle d’opéra en train de se créer. Au fil de la musique de Campra les créateurs du spectacle entrouvrent la porte secrète des coulisses. L’occasion rare de se forger avec cette œuvre un rapport privilégié…

Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée interpréteront de nombreuses pièces baroques au long du festival. © Simon Gosselin

Musique baroque et audaces contemporaines

Tout au long du festival, Le Concert d’Astrée et des chanteurs solistes nous invitent à un voyage musical à la découverte de la France et de l’Italie du tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, périple ponctué par un concert intitulé L’amour et Bacchus de l’ensemble instrumental Les Surprises dirigé par Louis-Noël Bestion de Camboulas, avec un programme construit autour d’œuvres inédites issues des fonds musicaux de la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, notamment le Didon et Énée mis en concert d’André Campra. Du même compositeur, le public pourra découvrir la messe Ad majorem dei gloriam qui imposera le jeune Aixois, nommé en 1694 Magister Musices de Notre-Dame de Paris, comme le compositeur de référence au chapitre des messes polyphoniques en France. Quant au Transfige Dulcissime Jesu de Charpentier, longue prière composée pour la liturgie pascale, il invite au recueillement et à la contemplation intérieure… sans interdire quelques prouesses vocales. Deux perles méconnues de la liturgie baroque, portées par la passion du Concert d’Astrée.

Toujours au chapitre baroque, l’ensemble Le Balcon dirigé par Maxime Pascal a conçu un programme détonant autour du Napolitain Gesualdo (1585-1611), compositeur à la réputation sulfureuse et créateur de six magnifiques recueils de madrigaux, dont certains bouleversent toutes les règles d’harmonie et de contrepoint en vigueur. Des fulgurances qui vont traverser les siècles et faire de Gesualdo une figure tutélaire pour les musiciens du XXe siècle, de Stravinski à Franck Zappa. Réunissant avec son inspiration coutumière «l’avant-garde du passé» et les audaces contemporaines, Le Balcon unit aux madrigaux de Gesualdo un cycle de Fausto Romitelli, influencé autant par la musique spectrale que par le rock progressif et la techno.

Barbara Hannigan sera en concert avec l’ensemble Le Balcon dirigé par Maxime Pascal. © Marco Borggreve

Toujours en compagnie du Balcon, le public pourra découvrir une pièce musicale de Gérard Grisey, l’une des figures de la musique dite «spectrale» née au milieu des années 1970. Une approche scientifique où le son passe aux rayons X pour laisser voir son spectre harmonique, en travaillant l’ensemble des fréquences qui le composent, jusqu’à ce que se découvrent des éléments ignorés par l’oreille. A travers ces Quatre Chants signés Gérard Grisey, la mort est envisagée comme un au-delà inconnu de la vie, mais aussi au-delà de l’histoire musicale existante. Un concert «inattendu» porté par les musiciens intrépides et novateurs du Balcon, rejoints par l’exceptionnelle soprano canadienne Barbara Hannigan.
En miroir de cette programmation baroque, Stéphanie d’Oustrac nous invite à écouter un superbe programme musical réunissant des mélodies rares de Pauline Viardot et quelques merveilles de Franz Liszt, dont la fascinante Lorelei répondra à une autre héroïne, Ophélie, suivant cette fois l’inspiration de Berlioz. Un compositeur que Stéphanie d’Oustrac a déjà côtoyé avec bonheur à l’opéra et dont elle interprétera également Les Nuits d’été, l’un des plus étincelants cycles de mélodies. Un chef-d’œuvre qui est un écrin idoine pour la voix chaude et la présence solaire de cette mezzo-soprano d’exception.
Enfin, à ce spectacle et ces concerts viendront s’ajouter des rendez-vous quotidiens dont celui intitulé Sous l’Opéra, la forêt, une visite singulière de l’opéra de Lille. Casque sur les oreilles, chaque spectateur découvrira son Histoire avec un grand H, mais aussi ses petites anecdotes ou autres excentricités. Bercés par la voix du chorégraphe David Rolland et rythmés par les musiques pop de Roland Ravard, chacun pourra se perdre au cœur de ce bâtiment incontournable du patrimoine et de la culture.

  1. Représentations le 3 octobre à 18h, les 5, 7 et 9 octobre à 20h, le 11 octobre à 16h. Réservations au sur www.opera-lille.fr