Jazz sans frontières

En attendant de découvrir en concert les nouvelles compositions de ces duo, trio, quartet et quintet, sélection de quelques-uns des albums récents de la scène jazz contemporaine.

Archie Shepp & Jason Moran © Accra Shepp
Archie Shepp & Jason Moran © Accra Shepp

Archie Shepp & Jason Moran

Enregistré en public, notamment lors du festival Jazz à la Villette en 2017, ce magnifique album réunit deux des musiciens les plus aventureux du jazz d'aujourd'hui. Le public européen a découvert l'inventif pianiste Jason Moran au côté de Charles Lloyd, en quartet, ou dans un extraordinaire duo. Désormais considéré comme l’un des musiciens les plus originaux du jazz contemporain, Jason Moran pose à ses aînés des questions profondes, mettant en évidence leurs places singulières et essentielles dans l’histoire des musiques afro-américaines. Pour le saxophoniste Archie Shepp, ce duo avec un pianiste s’inscrit dans une longue et brillante série (Abdullah Ibrahim ou Joachim Kühn), mais on pense d'abord au remarquable Left Alone Revisited en duo avec Mal Waldron. In fine, un album essentiel où figurent des thèmes de John Coltrane («Lush Life» et «Wise one»), de Thelonious Monk («Round Midnight»), de Fats Waller ou d’Archie Shepp lui-même.

Let My People Go (Archieball/L'Autre Distribution).

Michel Portal

Clarinettiste et saxophoniste à la technique éblouissante, l’immense Michel Portal est un instrumentiste éclectique et un infatigable défricheur de sonorités. A la tête d’un quintet européen de haut vol, Michel Portal signe un album aux mélodies aussi simples que raffinées, brillantes et sophistiquées, entremêlant la rigueur et le plaisir, la technique éblouissante et la générosité. Dans chacune de ses compositions, l'artiste de 85 ans fait preuve d'une audace sidérante, entouré de Bojan Z, le pianiste magistral, et des non moins talentueux Bruno Chevillon à la contrebasse, Lander Gyselinck à la batterie et Nils Wogram au trombone. Un album d'une rare inventivité où Michel Portal affiche une vitalité enjouée communicative.

MP85 (Label Bleu/L’Autre Distribution).

Fred Hersch

Privé de rencontres musicales l'an dernier en raison du confinement mondial, le pianiste et compositeur américain Fred Hersch a fêté son soixante-cinquième anniversaire en enregistrant un superbe nouvel album solo dans sa maison de Pennsylvanie. Il revisite ainsi le classique «When I’m sixty four» de l'album Sgt. Pepper des Beatles ou la pièce «Wouldn’t it Be Loverly», issue de la comédie musicale My Fair Lady (1956). Il explore aussi avec élégance des classiques du jazz – «Get Out of Town» de Cole Porter ou «Solitude» de Duke Ellington – qui résonnent avec sa fine expressivité et son inventivité mélodique dans l'intimité de la solitude. D'ores et déjà un classique du piano solo.

Songs From Home (Palmetto Records/L’Autre Distribution).

Francesco Geminiani

Empreint de lyrisme, le nouvel album du saxophoniste Francesco Geminiani puise son inspiration dans l'énergie communicative de villes comme New York, où il a vécu 7 ans. «La ville est mon élément artistique. Ses habitants, ses artistes et l'inspiration qu'ils génèrent, ses hauts et ses bas, enrichissent mon imagination et stimulent ma créativité» confie l'artiste désormais installé à Paris. Entouré de musiciens talentueux de la scène jazz internationale – Manuel Schmiedel au piano, Rick Rosato à lma contrebasse et Daniel Dor à la batterie –, Francesco Geminiani signe un vibrant album à l'image du titre «Ep.1_Tribeca Sunset» transposant l’énergie et l'esthétique d’une New York moderne. Outre le magnifique titre éponyme et la reprise aventureuse du standard «Chelsea Bridge» de Billy Strayhorn, le disque s'achève sur «Moods», composition à la tonalité mélancolique mais aux apartés free jazz. Un bel album à l'imaginaire urbain mais traversé de fulgurances poétiques.

Red Sky, Blue Water (Fresh Sound New Talent/Socadisc).

Manuel Rocheman

Pianiste plébiscité, sideman aussi convoité que surprenant, signataire d'une douzaine de disques en tant que leader, Manuel Rocheman ouvre avec ce nouvel album un chapitre inédit dans sa carrière : c’est la première fois qu’il invite à ses côtés un saxophoniste, en l'occurrence Rick Margitza. Ce dernier partage pleinement son nouveau manifeste esthétique où les thèmes exultent et sont dédiés au culte d’une beauté qui se retrouve dans chaque improvisation. Dialoguant dans son ciel azuréen avec un Rick Margitza touché par la grâce, Manuel Rocheman retrouve ses complices de longue date – Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie –, avec lesquels la musique s’impose avec élégance et fluidité. Un bel album magnifié par l’élan d’une écriture aussi poétique qu’efficace.

Magic Lights (Bonzaï Music/Idol/Socadisc).

Edward Perraud

Enregistré à la Maison de la Culture d’Amiens, le nouvel album du percussionniste, batteur et compositeur sécrète un éclectisme généreux, à l'image de ses nombreuses et stimulantes collaborations (Bruno Chevillon, Henri Texier, Thomas de Pourquery...). Laissant la part belle au piano de Bruno Angelini sur certaines compositions aux mélodies intenses, Edward Perraud fait preuve d'une élégante discrétion («Hors sol» ou «Hors piste») ou affiche une redoutable virtuosité («Fer de lance») tandis que le contrebassiste Arnault Cuisinier se glisse dans les interstices avec une confondante évidence. Sur deux titres, «Flower of Skin» et «Neguentropie», le trompettiste Erik Truffaz se fond avec naturel dans ce collectif si bien huilé, élargissant l'horizon musical de cet album inventif et sensible. Edward Perraud souhaitait «composer une musique à fleur de peau, une musique vivante pour le moment présent». Son album se hisse aisément à la hauteur de sa légitime ambition.

Hors Temps (Label Bleu/L'Autre Distribution).