Avec Aker, la recherche betteravière change de planète !

Florimond-Desprez mène les premières investigations

Publié dans l'édition Nord N. 8494 par

C’est à un radical changement de méthodes et de perspectives au niveau mondial que le programme européen et français Aker invite. Les semenciers betteraviers se sont donné rendez-vous chez Florimond-Desprez pour de plus amples explications et déjà quelques pistes de recherche .

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D.R.

François Desprez (au micro) face aux chercheurs du monde entier à Cappelle-en-Pévèle.

Le paisible bourg de Cappelle-en-Pévèle est au cœur de la recherche semencière depuis que Napoléon Ier encouragea la recherche betteravière pour contourner les effets du blocus continental, la famine en l’occurrence. Entre Pont-à-Marcq et Orchies, plusieurs entreprises se sont donc développées depuis deux siècles pour améliorer la production et la qualité des semences de céréales et, au premier chef, de la betterave. Florimond-Desprez, devenu leader mondial dans la recherche en betterave sucrière, a été retenu par l’Etat pour démarrer le programme Aker. Ce qui lui permet de ne pas risquer de perdre cette (grosse) longueur d’avance, mais il ne semble pas qu’il y ait eu péril en la demeure.

Un programme vertigineux. Dans le monde feutré des semenciers, Aker est un séisme dans l’univers  des techniques professionnelles via ses composantes biologique, commerciale, technologique, stratégique, éthique. Rien n’y échappera et les prochaines décennies verront tous ces aspects de la profession muter sans que, pour l’instant, on en mesure réellement les effets et surtout les perspectives. On est dans le merveilleux mais aussi dans l’inconnu à long terme. Néanmoins, la locomotive est lancée, il faut la suivre, aucun demi-tour n’est concevable ni même envisagé.

 

D.R.

Une betterave plus riche en sucre : objectif final d'Aker.

« Sauts technologiques ». Aker appartient pour huit années au programme d’investissement avenir décidé par l’Etat. Il répond aux appels à projets «Biotechnologies et bioressources» confiés à l’Agence nationale de la recherche dans l’action «Santé et biotechnologies». Soit 1,5 milliard d’euros investis pour faire émerger une bio-économie basée sur la connaissance du vivant et de nouvelles valorisations des ressources biologiques renouvelables. Depuis 2008, la Stratégie nationale de  recherche et d’innovation (SNRI) en a fait une priorité. Il faut en effet réaliser des «sauts technologiques» pour la sélection végétale et la valorisation de la biomasse en général. Sont visées l’amélioration de la productivité dans l’agro-industrie, la sécurité alimentaire, etc. , auxquelles il faut ajouter les améliorations de performance et la compétitivité de l’agriculture, la protection de l’environnement par la gestion des déchets mais aussi la valorisation de la diversité naturelle des espèces. Et c’est là que l’on parle de la betterave avec Aker.

 

Encadré 1

 

Des enjeux de taille mondiale

En 2011-2012, on a produit dans le monde 175 millions de tonnes de sucre. En 2020, la demande sera  de plus de 30 millions de tonnes du fait de l’augmentation de la population et du développement des pays émergents, sans oublier la demande (brésilienne surtout) en bioéthanol. La France est le leader mondial de la productionavec plus de 4 millions de tonnes de sucre et 9 millions d’hectolitres d’alcool alimentaire et de bioéthanol. La production moyenne française à l’hectare est de 13,1 tonnes de sucre blanc mais elle augmente régulièrement de 2% par an. Certes, le coût de production du sucre de betterave était, il y a peu, deux fois supérieur à celui du sucre de canne au Brésil, le plus compétitif au monde. Mais l’écart s’est réduit à 30% en raison des progrès de rendement de la betterave et de la forte hausse de ces coûts au Brésil.

Une initiative intitulée «Tout sauf les armes», provoquant une réforme de l’Organisation commune de marché du sucre, a aussi entraîné l’Europe vers une grande ouverture à la concurrence internationale avec de nombreux producteurs plus compétitifs (le Brésil avec 40% des exportations mondiales). Justement, ce pays ne pourra pas suffire à satisfaire la demande mondiale, il faudra que d’autres régions du monde s’y mettent. La France a donc, à l’évidence, une superbe carte à jouer.

Enfin, les échéances de la renégociation du régime des quotas à l’horizon 2015 en Europe et la mise en place d’Ecophyto 2018 en France viennent s’ajouter à ces défis. Pour exploiter le potentiel de cette filière à long terme, il faut par conséquent progresser encore dans la recherche génétique : c’est le rôle d’Aker.

 

1. L’autre apport de sucre provient de la canne qui écrase le marché avec 80% de la production. Mais en matière de recherche, et donc d’amélioration de la semence, le génome de la  betterave a une longueur d’avance sans doute définitive, ne possédant «que» 750 millions de bases tandis que le génome de la canne, en fait une multiplication de génomes, est très complexe et possède six à sept fois plus de génomes que la betterave. De plus, la betterave a déjà un an «d’Aker» derrière elle… Enfin, le rendement annuel à l’hectare de la canne à sucre est de 9 tonnes de sucre mais il progresse très lentement et surtout consomme trois à quatre fois plus d’eau que la betterave.

Encadré 2

 

Aker, des apports dans toutes les directions

 

Le président de Florimond-Desprez, François Desprez, confirme qu’il s’agit là d’une «véritable aventure scientifique».

Le schéma du programme Aker peut être ainsi décrit. De l’USDA Biodiversity  International,  banque de gènes (10 000),  on passe au rassemblement de ressources  provenant du monde entier (2 000) puis à un tri établissant des collections de référence (15) et au répertoire d’un «matériel élite». Enfin après recensement de populations sources (15), on retient 200 individus qui seront plantés et surveillés et qui produiront pour le betteravier un nouveau matériel commercial améliorant le rendement en sucre, la qualité, etc.

En d’autres termes, il faut  à la fois identifier des allèles rares (gènes ou séquences ADN à un endroit précis d’un chromosome) et les intégrer dans le génome d’un matériel élite qui sera sélectionné ensuite via des outils jusque-là jamais utilisés dans la recherche betteravière. Ces outils sont le génotypage et le phénotypage à haut débit. Statisticiens et bio-informaticiens rejoindront désormais les métiers habituels de la recherche et de la culture. On attend une fédération de tous les partenaires de la filière, français et étrangers, et même l’extension de la méthode Aker à d’autres recherches agricoles.

 

Aker, c’est huit ans de programme, mais les six premières années seront consacrées à la mise en place des outils. Il faut donc, dès maintenant, envisager et obtenir la prolongation du programme. A l’horizon 2015, l’Union européenne sera donc interpellée. Florimond-Desprez a commencé à œuvrer voilà un an environ. En février 2013, elle présentera ses premières sélections.

Bruno Desprez, DG de Florimond-Desprez, résume à merveille Aker : «Avant, on repérait quelque chose de résistant donc performant, on le croisait avec autre chose de performant, l’addition des deux − répétée plusieurs fois − donnait de bons résultats. Ces croisements se faisaient aux champs inlassablement… Mais les marqueurs ont progressé et on a vu que c’était plus compliqué, donc on ne savait pas trop comment agir, on n’agissait que sur les rendements. Avec Aker, ce phénotypage est beaucoup plus cher mais indispensable. On fait d’abord du génotypage pas cher, on fait tout à l’envers !»

 

NB.  Le coût par partenaire sur un budget global de 18,5 M€, dont 5  à la charge de l’Etat : 26% par la recherche publique, 16% par l’Institut technique, 58% par Florimond-Desprez. Cinq comités piloteront le projet qui épousera le timing suivant : 1) établissement de la gouvernance ; 2) caractérisation et exploitation de la diversité naturelle (recherche de plantes rares dans plusieurs zones du globe) ; 3) séquençage et développement de marqueurs pour le génotypage ; 4) évaluation des génotypes au champ et en conditions contrôlées ; 5) intégration de nouvelles stratégies de sélection. Seize structures et organismes professionnels, dont l’université de Lille 1, l’Inra, l’ITB (rôle majeur),  etc.,  soutiennent le projet.

 

 

 

Encadré 3

 

Aker, c’est…

 

Un dieu égyptien représenté par deux lions dos-à-dos, l’un regardant le lever du soleil (symbolisant les ressources génétiques) et l’autre le coucher (symbole du matériel élite). Aker transporte sur son dos le soleil. Le logo d’Aker, deux têtes de lions dos-à-dos (séparées par une betterave), peut être associé au partenariat public/privé.

Aker est surtout une «boîte à outils» qui aide à mobiliser au maximum la recherche sur la diversité naturelle et examiner comment des combinaisons peuvent améliorer la semence à tous points de vue. Mais les scientifiques acceptent un éventuel débat éthique sur le «vivant» et se déclarent prêts à travailler «avec rigueur». Contrairement au démarrage de la production et de la vente des OGM, ici la communication est ouverte sans ambiguïté.