A Belfort, le culte industriel de la puissance

Avec Harriet, GE turbinera mieux

Publié dans l'édition Nord N. 8730 par

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CAPresse 2015

Visite du site belfortain de General Electric le 28 mai dernier.

 Envoyée spéciale à Belfort, Ophélie Gobinet

 « C’est un bébé, un très gros bébé. » Un peu ému, François Cavan, directeur général de General Electric Energy Products France et directeur industriel des trois sites de production à gaz de Belfort, est fier de présenter la turbine nouvelle génération, la 9HA, tout droit sortie des chaînes de montage du site belfortain. Le 27 mai, tous les papas de ce − très − gros bébé (la turbine pèse de 390 tonnes) étaient donc réunis pour cette première mondiale : Victor Abate, PDG de Power Generation pour GE, Umberto Dotta, directeur délégué de l’ingénierie thermique d’EDF, et Ricardo Cordoba, vice-président de GE Power and Water pour la région Europe. Une première mondiale marquée par un contexte social tendu et la visite d’Emmanuel Macron, venu rassurer les salariés inquiets du site voisin d’Alstom, désormais recentré sur les transports. Le ministre de l’Economie et des Finances en a profité pour faire le tour d’une des chaînes de montage de GE et faire connaissance avec la turbine nouvelle génération. Baptisée « Harriet« , la turbine est l’aboutissement du partenariat entre EDF et le groupe américain. Derrière ce délicat prénom féminin, se cachent des mensurations qui font tourner les têtes : la puissance de 1 200 Ferrari, le poids d’un Airbus A380 et la capacité d’alimenter près de 400 000 foyers en électricité en moins de 30 minutes. On est loin de la première génération de turbines à gaz sous licence GE fabriquées à Belfort en 1959. Cinquante-six ans plus tard, les préoccupations environnementales se sont imposées dans la conception des machines. Et cette turbine ultra-puissante, qui possède même son propre compte Twitter (@HArriet_Ge), semble remplir toutes ses promesses d’énergie propre, car, selon son constructeur, elle constituerait « l’équivalent de 8 000 véhicules en moins sur les routes« . Selon Victor Abate, « une seule centrale HA permet de remplacer trois centrales à charbon ».

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La turbine Harriet de General Electric, dernière-née de la recherche franco-américaine.

Un projet franco-américain pour une turbine « intelligente » et fabriquée à Belfort. Avec ce projet, General Electric et EDF ont vu les choses en grand : pas moins de 2 milliards de dollars ont été engagés dans l’ingénierie, la mise aux normes des usines et les systèmes de tests. Sur le site de Belfort, près de 100 millions d’euros ont été investis pour une ligne d’assemblage et un banc de tests tout spécialement dédiés au projet. La 9HA est aussi l’occasion pour EDF et GE de faire valoir un partenariat qui dure depuis près de 40 ans. Ricardo Cordoba, vice-président de GE Power and Water pour la région Europe, raconte : « C’est en 2010-2011 que la décision de lancer le projet de la 9HA avec EDF a été décidé. Le groupe français étant le plus gros vendeur d’énergie au monde, il s’est imposé comme un partenaire naturel. » Ça n’est donc pas la première fois qu’EDF et GE collaborent au développement de turbines à gaz. Les anciennes générations, la 9B, lancée en 1969 à Bouchain, et la 9F à Gennevilliers, installée en 1986, sont le fruit d’un travail commun. Près de trois années ont été nécessaires pour la recherche et la conception de cette turbine d’un nouveau genre. Dite « intelligente« , elle est connectée comme n’importe quel smartphone puisqu’elle communique en temps réel sur ses performances grâce à 500 capteurs. En test depuis plus d’un an sur le site américain de Greenville, en Caroline du Sud, la turbine a été malmenée et poussée jusqu’au bout de ses limites. Les résultats ont été concluants. Avec une capacité de 400 MW, la turbine permet une économie de 6,4 millions de mètres cubes de gaz. Un atout dans une période de transition énergétique pour compenser les pertes des énergies solaire et éolienne. François Cavan le répète à l’envi : la caractéristique de la 9HA, c’est la « flexibilité« . Autrement dit, la possibilité pour la turbine de s’adapter facilement et rapidement sur un site équipé de turbines et de machineries plus anciennes. Conçue et fabriquée à Belfort, Harriet est désormais la plus grande et la plus puissante turbine de gaz. Elle possède même une jumelle, construite sur le site belfortain. Lune, la plus aboutie, quittera le site pour Bouchain le 25 juin prochain. Le second modèle, encore en phase d’assemblage, ira quant à lui équiper la centrale de Kazan, en Russie.

Un convoi géant, long comme 21 piscines olympiques. Le déplacement d’Harriet vers Bouchain sera à l’image de la turbine : hors normes. Un convoi exceptionnel d’une longueur de 21 piscines olympiques, avec une première étape à Strasbourg, le 7 juillet. La turbine remontera le Rhin, puis l’Escaut vers le nord de la France. Un trajet millimétré pour lequel sept semi-remorques seront nécessaires. Certaines routes ont même été modifiées pour l’occasion, après discussion et accord de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL). Le convoi devrait arriver aux alentours des 12 ou 13 juillet sur le site de Bouchain. La boucle sera bouclée, puisque l’ancienne turbine avait déjà été construite à Belfort. Prêt à accueillir la nouvelle turbine, l’ancien site charbon est à l’arrêt depuis le 15 avril dernier, après 68 ans d’activité. Philippe Champomier, directeur de projet à Bouchain pour General Electric, affirme que la nouvelle centrale à gaz EDF qui accueillera la turbine flambant neuf « permet d’avoir une empreinte au sol trois fois inférieure aux centrales traditionnelles« . Bouchain représente un investissement commun entre EDF et GE de près de 400 millions d’euros. L’ancienne turbine, la 9B, sera détruite, mais la grande tour de refroidissement restera active : « l’illustration d’un cycle continu d’un site » pour Philippe Champomier.

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Les officiels lors des discours.

Faire vivre l’emploi et l’économie locale. La nouvelle turbine 9HA permet également de favoriser l’économie locale. Selon Philippe Champomier, « il apparaissait assez logique de travailler avec les partenaires locaux« . Une convention a ainsi été signée entre GE, EDF, Pôle emploi, la CCI du Nord-Pas-de-Calais et la Maison de l’emploi. Près de 280 contrats ont été signés pour une courte durée, dont 70% proviennent de la proche région de Bouchain, dans les domaines du ferraillage et la sécurité principalement. En collaboration avec Pôle emploi, une quarantaine de personnes ont également été formées. Dans le cadre du chantier qui accueillera donc bientôt la nouvelle turbine, les entreprises locales ont aussi été sollicitées. Philippe Champomier raconte : « Plus d’une centaine d’entreprises locales sont venues nous voir pour savoir ce qu’elles pouvaient faire pour nous. Au final, le chantier de la nouvelle turbine est une vraie tour de Babel où sept ou huit langues sont parlées. » Avec la 9HA, General Electric marque un tournant technologique. Il signe aussi un bon coup commercial puisque son carnet de commandes affiche complet : d’après GE, 16 contrats pour des commandes de turbines ont été signés et d’autres seraient encore à venir. La centrale de Bouchain, qui devrait être mise en service courant 2016, sera l’argument de vente numéro 1 du groupe américain. Si tout se passe selon la communication de General Electric, Bouchain devrait être une des centrales les plus économiques et les plus propres du monde.