LES SIDÉRURGISTES DUNKERQUOIS À BRUXELLES

Le dumping chinois est un risque social et environnemental

Publié dans l'édition Nord N. 8768 par

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D.R.

Grande-Synthe, près de Dunkerque, le siège du plus grand aciériste européen Arcelor-Mittal

Les manifestations syndicales à Bruxelles n’ont jamais fait grand-peur. Mais cette fois les métallos, parmi lesquels plus de 300 Dunkerquois, étaient rejoints par leurs patrons. Le MEDEF Nord – Pas de Calais, tout comme des représentants des patrons de la sidérurgie européenne, à l’appel de l’association patronale Eurofer, étaient invités à intervenir auprès des instances européennes. 

Il faut dire que les choses vont mal. Arcelor, principal producteur européen, a annoncé début février une perte record de près de 8 milliards de dollars. Une information qui devrait sans doute en annoncer d’autres en matière de fermetures de sites. D’ores et déjà, le métallurgiste a annoncé des mesures de chômage partiel pour la plupart de ses sites. La sidérurgie européenne a déjà vu disparaître plus de 40 000 emplois en cinq ans, notent les syndicats. En cause, la crise et la baisse des commandes, notamment du secteur pétrolier dont les réductions ont touché, en France, le site de Vallourec. Mais l’acier européen est victime d’une concurrence chinoise particulièrement virulente. La Chine a accumulé une énorme surcapacité de production, qu’elle doit aux aides d’Etat dont elle a largement bénéficié. Selon Eurofer, le pays disposerait d’une surcapacité de production de 400 millions de tonnes, soit près de trois fois l’ensemble de la demande des industries européennes (155 millions de tonnes). Pour faire tourner à plein leurs installations, les sidérurgistes chinois inondent de produits à bas coût les marchés européens et surtout des pays émergents où les Européens peinent à placer leurs produits.

Macron à Bruxelles.Dernièrement, le ministre français Emmanuel Macron, accompagné de ses collègues, la Britannique Anna Soubry, le Néerlandais Henk Kamp et l’Allemand Sigmar Gabriel, sont venus plaider pour un renforcement des droits de douane sur les produits chinois : ceux-ci ne sont aujourd’hui taxés qu’à hauteur de 9%. “Une goutte d’eau qui ne protège pas l’industrie européenne d’une concurrence déloyale”, note Eurofer. Pour certains aciers spéciaux, les droits ont pu être montés jusqu’à 19%. Mais la marge de dumping est estimée à 66%. On est loin du compte. Pour la Commission européenne, la situation est complexe. Les représentants de l’Union sont engagés dans une série de négociations avec la Chine. Le premier pour un accord jugé indispensable sur les investissements entre l’UE et la Chine, le second pour reconnaître à la Chine le statut d’économie de marché. À ce jour, plus de cinquante produits chinois sont encore taxés à l’importation, ce que l’Organisation mondiale du commerce voudrait voir régularisé. Pour les sidérurgistes européens, une telle reconnaissance serait mortifère. Et même divisés sur le sujet, les Européens sont convaincus que le maintien d’une sidérurgie lourde reste stratégique. Devant ses collègues du Conseil et devant le président de la Commission M. Juncker, le ministre français a plaidé “l’urgence”. Un mot qui n’a guère court à Bruxelles où la Commission a lancé plusieurs procédures, mais celles-ci peuvent prendre du temps alors que la situation sur le terrain s’aggrave. Au Parlement, les représentants des gouvernements ont retrouvé côte à côte les représentants d’Arcelor et leur ancien délégué syndical CFDT, Edouard Martin, devenu député et auteur d’un rapport en faveur de l’industrie métallurgique. Les parlementaires se sont clairement prononcés en demandant à la Commission de prendre des mesures immédiates pour éviter la délocalisation des sites hors du territoire européen. Et les parlementaires d’énumérer les sites qui pourraient être menacés, en France, en Italie, en Tchéquie, en Pologne et dans les pays nordiques.

Du bioéthanol à partir des gaz de rejet. Mais la concurrence chinoise n’est pas le seul obstacle. Les délégations ont également présenté à Bruxelles une étude qui souligne que les objectifs de réduction des émissions de CO2 sont inatteignables par la sidérurgie et qu’ils vont aggraver le handicap des produits européens alors que les mêmes normes ne seront pas appliquées en ExtrêmeOrient. L’Union européenne est consciente du problème et le “plan Juncker” a déjà pu contribuer à favoriser le développement de la recherche dans le domaine des aciers spéciaux à haute valeur ajoutée. ArcelorMittal a obtenu la confirmation du soutien européen pour une adaptation des installations. La sidérurgie est grosse consommatrice d’énergie. Elle rejette également d’importantes quantités de gaz et sa mise en conformité s’avère coûteuse. À Bruxelles, le vice-président d’Arcelor, Carl De Maré, a présenté un projet de développement prévu sur l’unité de Gand, en Belgique. Développé à grande échelle, il utilise le principe de la fermentation pour transformer le CO2 en bioéthanol. L’initiative a obtenu une subvention de 10 millions d’euros sous le programme européen “Advanced Biofuels”, avec des aides complémentaires du programme Innofund de la Banque européenne d’investissement (BEI). Mais, ajoute Arcelor, le développement est handicapé par un cadre réglementaire inadapté. L’homologation du bioéthanol produit par les aciéristes et l’autorisation de le vendre aux transporteurs n’est pas acquise. Le sidérurgiste plaide pour une plus grande souplesse dans les règlements. “Nous demandons un cadre adapté, a insisté à Bruxelles la ministre britannique Anna Soubry. Aucune entreprise ne demande de subventions à la production, mais simplement un prix correct pour l’énergie.” Elle ajoutait : “il y a un risque réel à devoir produire hors d’Europe et dès lors à importer davantage de carbone”. Le maintien d’une sidérurgie européenne est un enjeu économique, social mais aussi environnemental.

Morgan RAILANE