NOUVELLES MOBILITÉS

La voiture sans chauffeur, minibus collectif ou salon roulant ?

Publié dans l'édition Pas de Calais N. 9650 par

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Les véhicules autonomes seraient l’expression la plus aboutie du “futur désirable”. Désormais, les premiers modèles commencent à circuler dans les conditions réelles du trafic. Une question demeure : s’en servira-t-on plutôt comme des bus collectifs ou comme des salons privés ?

On dirait une grosse télécabine blanche m o n t é e s u r roues. A l’intérieur, huit places assises sont installées face à face, mais on peut aussi s’y tenir debout. La machine avance à petite vitesse, celle d’un piéton rapide, entre les bosquets du square du Palais de la musique et des congrès de Strasbourg. A l’occasion du congrès consacré aux systèmes de transport intelligent (ITS) fin juin, l’entreprise française Navya propose aux congressistes de tester son petit bijou, baptisé Arma. Alors que la température ambiante dépasse les 35°C, des hommes en costume-cravate et attaché- case et des femmes en tailleur, participants exténués à ce congrès consacré au “véhicule du futur”, se pressent pour effectuer un petit voyage à bord de la navette, bienheureusement climatisée. Sous la supervision d’un jeune technicien, l’objet roulant à propulsion électrique s’avance dans le square, selon un parcours rodé. La commande s’effectue, avant le trajet, à l’aide d’une simple console et d’un ordinateur. La navette sait où elle doit s’arrêter, avant de repartir dans l’autre sens, toujours à vitesse réduite. Lorsqu’elle croise un obstacle inattendu, un piéton par exemple, un son strident retentit. Après dix petites minutes de navigation tranquille, les voyageurs se retrouvent au point de départ. Le coût de ce concentré de technologie, bardé de capteurs, caméras et antennes, précise le technicien, est de 260 000 euros, “mais on peut la louer pour moins de 10 000 euros par mois”, ajoute-t-il. Rien que ça !

Minibus destinés aux salariés.

Pour Christophe Sapet, PDG de Navya, une entreprise financée par un fonds d’investissement présidé par le député Bruno Bonnell (LREM), la navette servira au “dernier kilomètre”, celui qui demeure à effectuer entre le terminus d’un transport ferré et le lieu de destination. Des véhicules de Navya circulent ainsi, depuis le début du mois de juillet et jusqu’à la fin décembre, sur l’esplanade de La Défense à Paris, transportant gratuitement des salariés qui sortent du métro. La présidente de la Région Ile-de-France, Valérie Pécresse (LR), qui parraine l’opération, espère que ces minibus contribueront à remplacer à terme les bus circulant au diesel. Ceci n’est pas gratuit pour le contribuable : une navette Navya coûte le même prix qu’un bus et transporte beaucoup moins de passagers.

Il devient diff icile d’échapper à la voiture autonome. Ce qui était encore une utopie il y a quelques années devient, lentement mais sûrement, une réalité. Ces objets sont même considérés comme la quintessence de la modernité, du “futur désirable”. La voiture autonome est “la mère de tous les projets d’intelligence”, assurait, début juin, Tim Cook, le PDG d’Apple, cité dans la quotidien économique Les Echos. Il ne se passe pas une semaine, voire un jour ou une heure, sans que les médias relaient une “alerte” sur le sujet. Florilège de l’été 2017 : “les employés de General Motors vont pouvoir tester une voiture autonome” ; “une voiture autonome réussit à franchir un péage sans encombres” ; “l’américain Microsoft et le moteur de recherche chinois Baidu s’associent pour promouvoir la voiture autonome” ; ou encore : “selon Elon Musk [le PDG du constructeur Tesla], la voiture autonome sera un standard dans dix ans”… L’avènement de cette “nouvelle mobilité” pré- sente cependant un paradoxe. Les décideurs et le grand public ne semblent pas avoir la même conception de son utilisation. Selon les concepteurs, les constructeurs, les consultants ou les pouvoirs publics, le véhicule sera nécessairement “partagé, électrique et autonome”, d’après une formule attribuée à un chercheur du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cette conviction repose sur le constat suivant : puisque le véhicule pourra circuler et se garer sans chauffeur, il fonctionnera comme un taxi. On l’empruntera à plusieurs et il déposera ses occupants à mesure du trajet, pour ensuite, tel un brave robot, rejoindre son pool ou convoyer d’autres passagers. Le partage d’un véhicule, auto-partage, entre plusieurs conducteurs successifs, et covoiturage, entre plusieurs passagers, deviendraient enfin la norme, grâce à l’autonomie. En d’autres termes, la voiture autonome sera un transport public.

Cabine de jet privé. Les consommateurs potentiels imaginent toutefois un tout autre usage. Il suffit d’écouter les personnes qui ont eu l’occasion de tester cette “non-conduite” pour le constater. Beaucoup évoquent l’espoir de pouvoir “y dormir”, y travailler ou recevoir des amis. Les constructeurs, tel Toyota ou Volkswagen, imaginent des modèles aux habitacles spacieux qui ne conduiront pas seulement tout seuls mais parleront, s’adapteront à l’humeur des passagers, suggèreront des arrêts ou des achats. Un “concept-car” qui ressemblera davantage à une cabine de jet privé qu’à un minibus dédié au covoiturage, mais que tout le monde ne pourra pas s’offrir.

Alors, véhicule partagé ou salon roulant ? Certes, “la condition de la viabilité économique et écologique du véhicule autonome, c’est le partage”, explique Éric Vidalenc, responsable du pôle “Ville durable et énergie” à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) à Lille et blogueur pour le mensuel Alternatives économiques. En d’autres termes, la voiture autonome est si chère, malgré les aides publiques octroyées à tout véhicule électrique, qu’il serait rationnel de la partager. Mais, pour le spécialiste, rien ne permet d’affirmer que ce sera le cas. “De nos jours, les véhicules restent immobiles 95% du temps, une utilisation qui ne relève pas de la rationalité”, rappelle-t-il. Plutôt qu’un territoire organisé dans lequel on se déplacerait selon ses besoins et ceux des autres, le concept-car dessinerait ainsi une ville inégalitaire où une petite partie des habitants bénéficierait du grand luxe, reléguant les autres dans la promiscuité et les embouteillages. Et l’arbitrage entre l’usage collectif et la convenance individuelle ne pourra être tranché que par les pouvoirs publics.